25 juin 2008
This is the end, beautiful friend...
Voilà, l'année scolaire touche à sa fin. Officiellement, je n'ai plus cours depuis hier.
Les derniers jours ont été étranges, révélateurs, nostalgiques, remplis de pincements au cœur.
D'abord les conseils de classe. Celui de mes sixièmes, classe difficile, bruyante, surchargée, mais au fond attendrissante, m'a profondément marquée. J'en suis ressortie l'estomac vrillé.
Si la moyenne du petit Tom, assis au fond de la classe (je modifie les prénoms par souci de discrétion, on ne sait jamais qui va lire ce blog), qui passe ses heures de cours à recouvrir sa trousse de tipp-ex et possède à douze ans une écriture totalement illisible (je me targue d'être la championne du déchiffrage des écritures rebelles, mais j'avoue baisser les bras devant la sienne, raturée et informe), si cette moyenne a baissé de deux points, c'est parce que sa maman est trop pauvre pour continuer à lui faire suivre les séances d'orthophonie que sa dyslexie profonde requiert. Un jour, il était venu me voir, larmoyant, à la fin du cours, "Madame, Mohammed il m'a traité de pauvre". J'avais puni Mohammed. Je serre les poings de rage. En quatre mois dans cet établissement, personne n'a pris la peine de me dire que cet enfant était dyslexique. J'ai donné par le passé de nombreux cours particuliers à des enfants dyslexiques, j'ai eu personnellement quatre petits amis dyslexiques, mon frère lui-même est dyslexique. Sans avoir aucune prétention médicale en la matière, c'est un problème dont je connais les tenants et les aboutissants, si j'avais su cela, j'aurai prêté plus attention aux besoins spécifiques de Tom, je l'aurais encadré différemment. Je me sens coupable.
Si Malika me répond systématiquement avec agressivité quand je la rappelle à l'ordre, désormais je sais pourquoi. Elle a dix frères et sœurs. Tu m'étonnes qu'à la maison il doit lui falloir se battre pour défendre son bout de gras. Au final, le dernier jour, elle est l'une des seules à être venue me dire au revoir et me souhaiter de bonnes vacances. J'aurais voulu comprendre plus tôt que cette bravade n'était qu'une façade.
Si Diamalou ne se présente jamais en cours à la première heure, c'est parce qu'il n'a personne pour le réveiller. Sa mère est morte l'an passé, il est arrivé d'Afrique en décembre et, depuis, il est """élevé""" par des oncles. Dans la réalité des faits, il est totalement livré à lui-même. Diamalou est ce que l'on pourrait appeler un élève déscolarisé au sein même de l'école. Du haut de ses douze ans, il a entre 0/20 et 3/20 de moyenne dans toutes les matières, ne se présente en cours que pour les perturber et empêcher ses camarades d'écouter, est une calamité patentée, n'a jamais pris aucune note ni fait aucun devoir, mais le conseil de classe, dans un tollé général des représentants des parents d'élèves et de plusieurs professeurs, lui a accordé le passage en cinquième.
Les bras m'en sont tombés. J'étais déjà toute prête à tempêter avec virulence contre le laxisme abject de l'Education nationale quand la Principale Adjointe m'a fourni l'explication de cette décision. Tout d'abord, le redoublement n'est efficace que si les parents de l'élève l'acceptent (eh oui, vous ne le savez peut-être pas, mais dans le public, ce sont les parents qui décident du passage en classe supérieure de leur enfant, contrairement au privé où un établissement se réserve la décision ultime du passage de l'élève) et si l'élève se montre lui-même motivé par le fait de rattraper son retard. La statistique prouverait, paraît-il, que le redoublement est majoritairement inefficace. J'avoue que ce critère ne m'a guère convaincue. Au final, dans cette classe où la majorité des élèves a des moyennes calamiteuses, aucun redoublement n'a été demandé par le conseil de classe (et aucun avertissement de travail donné non plus, tous sont repartis avec des mots mielleux d'encouragement sur leurs bulletins parce qu'à l'Education nationale, on ne sanctionne pas les élèves, on les encourage... Tenez-moi les cheveux un instant pendant que je vomis).
Pourtant, certains de ces élèves sont bien encadrés chez eux et auraient pu bénéficier d'une mesure de redoublement pour rattraper leur retard. Voilà sans doute l'explication du pourquoi, en Terminale, après sept années d'enseignement d'anglais, j'avais des élèves qui ne savaient pas conjuguer les verbes to be et to have au présent de l'indicatif... Tiens, d'ailleurs, tant qu'on y est, que sont devenus les cahiers de vacances, que l'on devait noircir fidèlement, avec examen à la rentrée? L'expression "passage conditionnel en classe supérieure" a, lui aussi, disparu...
Autre détail chargé d'hypocrisie: [mode bon sens: /ON] de mon temps, il y avait une colonne supplémentaire sur les bulletins, la moyenne de toutes les moyennes. Et le critère du redoublement était simple: si ce chiffre n'était pas supérieur ou égal à 10/20 au troisième trimestre, on redoublait, point barre. Cette colonne-là, aujourd'hui, elle a disparu, au point qu'elle ne figure même pas dans le système informatisé Pronote dans lequel tous les professeurs saisissent leurs notes. Et quand j'ai demandé, me faisant illico remarquer par ma franche naïveté à l'égard du Système, pourquoi elle avait disparu, on m'a rétorqué: "Parce que ce n'était pas très représentatif". Une hypocrisie supplémentaire dans la mesure où le détail des autres moyennes est indiqué clairement sur le bulletin. Pour finir, mentionnons que ce système Pronote est verrouillé de telle manière que les professeurs n'ont accès qu'à leur matière et ne peuvent même pas consulter les résultats de l'élève dans les autres matières (ce qui permettrait éventuellement de tirer la sonnette d'alarme si on s'apercevait que l'élève a des problèmes dans les autres matières, pas seulement dans la vôtre), ni le calendrier de ses absences (pour vérifier s'il sèche d'autres cours que le vôtre), ni le relevé de ses sanctions disciplinaires (pour voir s'il se comporte comme un sagouin aussi ailleurs). Non, tout cela, c'est la grande surprise du conseil de classe où finalement, vous découvrez enfin qui sont vos élèves après des mois de dialogue de sourds, quand c'est bien trop tard. Alors qu'avant, sur le carnet de correspondance (devenu "carnet de liaison" qui ne fait bien sûr le lien entre rien du tout), on voyait la totale: toutes les notes, toutes les absences, toutes les sanctions. Ah oui, parce que, cerise sur le gâteau, les sanctions disciplinaires, même les plus graves, ne figurent plus nulle part sur le bulletin trimestriel (et il est poliment interdit aux professeurs de le mentionner dans la colonne commentaire). Parce que, ces petits chérubins, faudrait quand même pas que le fait d'avoir menacé de mort un professeur, tabassé la prof d'histoire-géo, tenté de violer une camarade, ou traité la prof de sport de "sale pute nègre", faudrait pas que ces petits incidents de rien du tout (mais relevant partout ailleurs d'une cour pénale) puissent handicaper leur proche avenir... Revenez me tenir les cheveux, j'ai de nouveau besoin de vomir... [mode bon sens: /OFF]
Retour sur la question du redoublement. Contrairement aux autres, le critère suivant a attiré mon attention. Si, Diamalou redouble, ce sera dans une classe tout aussi surchargée, voire plus, et qui contiendra tout autant d'éléments perturbateurs à son image, étant donné la récente modification de la carte scolaire qui a "changé les publics", comme le dit si bien la Proviseur Adjointe tout en litote et euphémisme. Dans notre lycée, certains collègues ont des classes de 34 élèves. Une honte. Et les politiques suppriment de plus en plus de postes donc nous allons vers une situation qui empire. Quand je vois à quel point cette sixième de 28 élèves était ingérable, je n'ose imaginer ce que cela aurait donné avec six élèves de plus.
Mais c'est la dernière explication fournie par la Proviseur Adjointe qui a, pour le coup, remporté mon adhésion. "Nous sommes un lycée technique. L'on nous connaît pour nos bacs technologiques, nos sections STG (Gestion). Mais en réalité, le grand succès méconnu de notre lycée, c'est notre taux de 100% de réussite d'intégration de filières professionnelles après la classe de troisième." Ce que vous ignorez sans doute, chers lecteurs, comme moi-même il y a quatre mois, c'est qu'il y a cinquante ans, seuls 30% environ d'une classe d'âge parvenaient au baccalauréat. Normal, à l'époque, l'on pouvait quitter l'école après le certificat d'études. Normal, à l'époque, les métiers manuels et l'apprentissage étaient encore valorisés, pas comme maintenant, où la société vous jette des regards de mépris si vous n'avez pas le bac. Aujourd'hui, c'est plus de 90% d'une classe d'âge qui parvient au bac. Les CAP et BEP sont surchargés, trop de demandes, pas assez de places, l'on chuchote même que les CAP vont disparaître. Ainsi, pour intégrer les filières professionnelles, il faut malgré tout avoir un parcours correct. Et les élèves qui ont redoublé deux fois et ont deux ans de retard n'ont pratiquement plus de chance d'intégrer une telle filière professionnelle. Ceux-là sautent d'ailleurs allègrement de classe en classe grâce à la clause dite "du bénéfice de l'âge" (on ne peut redoubler plus de deux fois).
Ainsi, la Proviseur Adjointe m'explique patiemment, "Vous voyez ces élèves, issus de l'immigration très récente, quand ils arrivent, parfois au milieu de l'année, souvent sans parler français, on ne peut les faire entrer en classe supérieure, ils ne suivraient pas, alors ils perdent un an et refont la classe inférieure. Ces élèves-là, qui ont déjà perdu un an, quelles que soient leurs difficultés, on ne peut pas leur fermer leur avenir en les faisant redoubler une seconde fois, même s'ils sont très mauvais, même s'ils perturbent la classe. Ce que le système éducatif doit à ces enfants, c'est de ne pas les faire ressortir de l'école en pire voie qu'ils n'y sont entrés. La seule chose à faire, c'est de prendre son mal en patience et les supporter encore trois ans, d'ici à ce que les filières professionnelles qui leur conviennent mieux que l'apprentissage traditionnel ne prennent le relais." Et là, pour le coup, j'étais d'accord.
J'ai à l'esprit le petit Kevin, élève au comportement trop irréprochable en cours, si silencieux et discret que cela en est suspect pour son âge. Il est suivi de près par les services sociaux. L'on avait évoqué des violences, cela n'a pu être prouvé. Son environnement intellectuel est indigent. Il a deux frères handicapés mentaux et, aux dernières nouvelles, les parents avaient quitté le domicile familial depuis 48 heures sans plus faire parler d'eux. Ce qui attend certainement Kevin, c'est un placement en famille d'accueil. Kevin est gentil et plein de bonne volonté, mais il ne comprend absolument rien aux cours, même les phrases les plus simples. A-t-il un retard de développement? Je ne saurais le dire. Mais Kevin dessine brillamment. Tout ce que la parole ne lui accorde, ses crayons de couleurs s'en emparent. Je prie silencieusement pour que les filières professionnelles fassent plus tard de lui un dessinateur ou graphiste émérite...
20 juin 2008
Step by step, little by little

En fait, ça, ça ressemble un peu à une écriture de prof (excepté la tremblote - vous auriez dû voir mes premiers essais, le post-it ci-dessus est le résultat d'une heure trente de manipulations du stylet avec le curseur qui vole imprévisiblement dans tous les sens). Sauf que, possédant une écriture relativement lisible, je ne fais aucun effort particulier au tableau, j'écris avec mon écriture d'adulte. Au début, j'avais consciencieusement essayé d'écrire en mode "rétro prof", mais je me suis vite rendu compte que ça ne servait à rien, parce que l'écriture de mes élèves de Sixième, à qui l'on n'a jamais fait faire de pages d'écriture, est dix fois plus pourrie que la mienne et qu'ils n'ont aucune difficulté à lire mon écriture habituelle.
18 juin 2008
Les Insoumises
Blogdifferent vous invite à une expo, virtuelle sur FlickR pour ceux qui ont mal aux jambes ou bien réelle, à la merveilleusement pittoresque Galerie Lumière des Roses:
Lumière des Roses
Photographies des 19e et 20e siècles. Amateurs, Anonymes et Autres images.
12-14 rue Jean-Jacques Rousseau
93100 Montreuil. Métro Bérault (l.1). Tel 01 48 70 02 02.
contact@lumieredesroses.com - blog de la galerie: www.lumieredesroses.com
De quelle expo parlé-je? De celle-ci, que vous pourrez également admirer aux Rencontres Internationales de la Photographie d'Arles du 8 au 13 juillet 2008:
Les Insoumises

Photographie Serge Levitski, vers 1860.
Collection particulière
CRUCH Emma, dite CORA PEARL (1837-1886)
Un regard sous les dessous du Second Empire.
On les appelle cocottes, biches, lorettes ou demi-mondaines, mais elles sont avant tout des Insoumises. Elles vivent ostensiblement de leurs charmes, croquent la fortune des hommes, défraient souvent la chronique par leurs mœurs tapageuses, leur goût du luxe ou le titre princier de leurs amants.
L’époque est à la frivolité. Cependant, dès 1860, l’empereur Napoléon III crée une police des Mœurs chargée de surveiller ces intrigantes qui échappent à « l’encartage » réglementant alors le commerce de la galanterie. Les officiers de police consignent leurs faits et pratiques dans le registre BB/1, établissant une fiche pour chacune d’elles, accompagnée, quand il existe, d’un portrait photographique. Car la photographie a tout de suite trouvé sa place dans cette affaire, à la fois pièce d’identification pour la police et publicité pour ces dames. La « carte de visite », petit portrait photographique que l’on s’échange dans les milieux mondains, vient juste d’être inventée par Eugène Disdéri. Les courtisanes affluent chez les photographes de renom. Leurs portraits prolifèrent dans la vitrine des studios ou à la devanture des kiosques. Pour quelques francs, amateurs, entreteneurs ou policiers pourront les acquérir.
Entre photographies de salon et enquêtes policières, deux regards se croisent.
L’exposition présente les portraits des courtisanes les plus célèbres, accompagnés d’extraits de leurs fiches de police.
14 juin 2008
Impact
Dans l'annonce que je vous ai faite de mon nouveau travail, j'ai omis de préciser ce qui me l'avait précisément valu. En fait, les vacataires sont recrutés par l'Education nationale en remplacement des professeurs en congés maladie. Avec la reprise de la natalité, le statut de fonctionnaire constituant la planque idéale pour faire des enfants (sécurité de l'emploi au retour de l'accouchement et emplois du temps flexibles), et les grippes hivernales, le pic de recrutement des vacataires se situe en janvier-février-mars.
C'est ainsi que j'ai été parachutée au sein de ce grand lycée parisien de 3000 élèves. Le jeudi 13 mars dans l'après-midi, je passais devant l'Inspectrice Académique d'anglais, Marie-France Chen-Géré; le vendredi 14 mars au matin, ayant été labellisée "excellente angliciste" par Mme Chen-Géré, je prenais mes fonctions au lycée avec un service de 17 heures hebdomadaires d'enseignement réparties sur quatre classes: une 6ème, une 1ère STG (Gestion), une Terminale STG spécialité GRH, et un BTS Professions Immobilières 1ère année. Autant dire que j'allais faire le grand écart entre les niveaux.
La personne que je remplaçais, Mme Z. était tombée brusquement malade fin janvier, et ses cours n'étaient plus assurés depuis deux mois. Rageant lorsque l'on sait que je m'étais mise en disponibilité auprès de l'Education nationale à peu près à cette date et qu'ils avaient mis deux mois à me contacter. Il faut dire que le monsieur responsable des affectations des professeurs de lettres-langues est tout seul pour remplir cette lourde tâche pour toute l'Académie de Paris. Mais c'est vrai que les fonctionnaires ne foutent rien et qu'il y en a toujours trop, hein.
Accueillie très chaleureusement à mon arrivée au lycée par le personnel administratif et les collègues enseignants, la situation a été radicalement différente auprès des élèves. Se retrouver parachutée dans un lycée à la fin du second trimestre, c'est à peu près le pire cas de figure, surtout après deux mois sans cours d'anglais et surtout quand on n'a aucune formation préalable d'enseignante. Un peu comme si on tendait un bistouri à un étudiant en licence de biologie, et qu'on lui dise: "l'appendicectomie du gamin, c'est au bloc chirurgical n°3, t'es tout seul, tu as 1 heure pour faire le boulot, et t'as intérêt à bien le faire, parce que le patient doit survivre".
Mme Z., que je remplaçais, enseignait là depuis seize ans, un professeur célèbre, très respecté et auréolé de prestige au sein de toute l'Académie. Quel ne fut pas mon étonnement de découvrir qu'en deux mois d'absence, elle n'avait fait parvenir au lycée aucune instruction concernant sa remplaçante, aucun plan de cours, aucun "méfiez-vous de tel élève, c'est un panier de crabes à lui tout seul". De plus, elle ne répondait pas au téléphone.
Lorsque j'ai finalement réussi à la joindre, j'étais en poste depuis un mois et j'avais vécu un enfer, mais le pire était derrière moi. Au téléphone, cette femme de 54 ans avait une voix si douce et enjouée, que je ne lui aurais pas donné un jour de plus que 35 ans. Le hasard voulait qu'elle habitât en face de chez moi mais que je ne l'aie jamais croisée. On me l'avait décrite élégante, toujours en jupe longue, un peu à l'ancienne.
Elle m'a prodigué quelques brefs conseils. Je me suis enquise de sa santé. Elle m'a dit avoir une infection aux intestins qui nécessitait plusieurs opérations. Je lui ai souhaité un prompt rétablissement. Quelques semaines plus tard, je lui ai posté une enveloppe remplie de petits mots en anglais et de dessins des 6èmes que je leur avais fait faire en classe à son intention. La réponse avait tardé à venir, une petite carte avec une ligne, merci et à bientôt. Les élèves avaient été un peu déçus.
Régulièrement, je rangeais son casier, lui faisais suivre son courrier accompagné d'un petit mot. J'avais l'intention cette semaine prochaine de lui poster les résultats des conseils de classe, pour la tenir au courant du devenir de ses élèves, afin qu'elle soit au fait de leurs progrès pour préparer son retour en septembre.
Mme Z. est morte jeudi. C'était un cancer généralisé.
Lundi, c'est moi qui ai les 6ème en première heure, et je vais être chargée de l'annonce à la classe. Le CPE (Conseiller Principal d'Education - sorte de surveillant en chef avec des fonctions plus complexes) sera là avec moi et je viens de laisser un message sur le répondeur de la professeur principale des 6ème, qui a le même âge que moi et avec qui j'ai tissé quelques liens amicaux, pour lui demander de se joindre à moi. L'on m'a prévenue que, dans un cas comme celui-là, les élèves ont parfois des réactions émotionnelles très violentes. Je sais déjà que toutes les petites filles du premier rang qui lui étaient très attachées vont beaucoup pleurer, elles qui me demandaient régulièrement, "mais quand est-ce qu'elle revient, Mme Z.?"
Mme Z. ne reviendra pas. Plus jamais.
Mon dieu, quel genre de cours fait-on après une annonce aussi bouleversante? J'avais prévu un coloriage de fin d'année sur les animaux de la ferme. "The pig is fat, the rabbit is quiet, the roosters are noisy". Tout cela me semble tout à coup si inapproprié. Et pourtant, l'on m'a demandé de faire cours, comme à l'accoutumée, pour que les élèves ne soient pas laissés à eux-mêmes dans un moment aussi difficile.
Encore une chose à laquelle l'Education nationale ne m'a pas préparée.
11 juin 2008
Entre les murs
Ce post inaugure une nouvelle catégorie, dont j'emprunte le titre à une citation du chapitre VIII du Pantagruel de Rabelais (je rends nouvellement grâce à celle qui m'a fait découvrir le XVIe siècle littéraire, la bien-nommée Bénédicte Boudou).
"Sapience n’entre point en âme malivole, et science sans
conscience n’est que ruine de l’âme."
S'il est une chose que mes nombreux voyages m'ont apprise, c'est que chaque nouvelle aventure porte en elle son lot de préjugés, bons ou mauvais, de préconceptions, dirons-nous, que la réalité aura tôt fait de démentir.
Par exemple, avant de visiter l'Inde, je croyais celle-ci aride comme un désert. Alors qu'hormis le Désert du Thar, la plupart des régions indiennes sont extrêmement verdoyantes, certaines, même, envahies d'une végétation étonnamment luxuriante.
Ainsi, toute emplie des souvenirs émus des cerveaux brillants de mes professeurs, de cette quinzaine d'hommes et de femmes auprès desquels je serai pour toujours endettée de mon savoir, je n'étais guère préparée au violent choc que fut pour moi le 18 mars 2008, une date à graver dans mes annales.
Levons le voile sur le mystère de ces derniers mois: ce jour-là, par choix, j'ai accepté un poste de professeur d'anglais dans un grand lycée parisien.
Je ne voulais pas commettre à nouveau les erreurs du passé, celles qui m'avaient conduite en 1999, par la force du désespoir financier le plus sombre, à accepter le premier emploi venu, télévendeuse chez Un.Tel. Après l'annonce faite par ma mère, j'avais deux mois devant moi pour réfléchir à ce qui, dans mes aptitudes professionnelles, me permettrait à la fois de subvenir à mes besoins, de me regarder dans une glace le matin sans rougir de honte, et de ne pas crever d'ennui intellectuel.
Le journalisme étant exclu d'office pour les raisons pécuniaires et précaires dont je n'ai cessé de vous rebattre les oreilles ces années passées, plusieurs choix évidents s'offraient à moi: la communication et les relations presse, la traduction et, bien évidemment, l'enseignement. Je n'ai pas envisagé le monde de l'édition et les jobs d'écriture en tous genres pour la simple raison qu'ils sont victimes des mêmes conditions d'exercice précaire que dans la presse.
J'ai illico rayé les relations presse et la communication de la liste où, pourtant, les profils journalistiques et internationaux comme le mien sont très appréciés et où les salaires peuvent être très confortables. J'ai déjà donné. Les années 2000 et 2001, j'ai été chargée de relations presse et responsable d'un réseau d'agences européennes. J'avais deux "budgets" (= clients) de renom, le 1er fabriquant de disques durs au monde et le 2nd fabriquant de processeurs. J'avais choisi ce travail car, dans ma grande naïveté, je pensais à l'époque pouvoir approcher la presse par ce biais. Ce n'était pas totalement faux: je passais mes journées au téléphone avec des journalistes mais, aucun pont n'existant concrètement entre les deux professions, je me sentais narguée au quotidien par le job de mes rêves. J'avais une certaine chance cependant, celle de travailler pour des clients sérieux, dont les produits étaient de grande qualité. De plus, en bonne fan d'informatique, les produits ne me déplaisaient aucunement.
Imaginez-vous maintenant les mêmes responsabilités, mais avec un autre client: des couches-culottes, des lessives... et là, tout à coup, les relations presse sont devenues le job le plus ennuyeux et hypocrite de la terre. Parce que la com', au final, c'est un peu la même prostitution téléphonique que télévendeuse, au lieu de vendre un service au grand public, on vante les pseudo-mérites d'un produit au journaliste qui va écrire un papier dessus. Au final, ce vile mercantilisme de la com' incarne tout ce que je trouve nauséabond dans notre société de consommation. Et je ne pourrai jamais me regarder dans une glace avec fierté en sachant que je manipule ces concepts libéralistes et méprisants du chaland au quotidien. Et puis, devenir vieille et aigrie à regarder envieusement des journalistes de loin, très peu pour moi. Exit, donc, la com'.
La traduction maintenant. Voilà un travail intellectuel et respectable et je ne cracherai jamais dessus pour arrondir mes fins de mois. Ca, c'est la théorie. En pratique, je trouve la traduction barbante; elle a le démérite de m'enfermer dans un bureau, ce que je déteste. Et puis, la traduction littéraire ou journalistique, c'est fabuleusement intéressant, mais comme les besoins réels du marché se situent au niveau de la traduction technique... Après 27 pages de traduction de brevet d'invention sur un sujet merveilleusement fascinant comme, je cite, "les garnitures flexibles pour conteneurs de matériaux en vrac" (si, si, je l'ai fait), je vous promets que vous serez mûrs pour vous pendre avec le cordon d'alimentation de votre ordinateur. Et plus, si affinités.
Restait l'enseignement.
J'entretiens depuis toujours avec l'enseignement, comme avec le journalisme, de complexes rapports amour-haine. Ceci dit, pas pour les mêmes raisons. Le seul motif de ma haine du journalisme vient du mépris que j'éprouve à l'égard du manque d'éthique de nombreux journaleux. Bien heureusement, certains redressent la barre pour tous les autres, mais ils sont rares.
L'agacement que je ressentais à l'encontre de l'enseignement (et, dans la même logique, du métier de traducteur) provenait de cette évidence quasi menaçante que ces deux métiers faisaient planer au-dessus de ma tête. Parce que les études littéraires et linguistiques ne mènent pas à grand' chose d'autre que prof ou traducteur. Parce que je ne voulais pas de ce destin préécrit. Parce qu'au lieu de m'enchanter, ces perspectives d'avenir toutes tracées bouchaient l'horizon de mes possibles. Elles étaient l'épée de Damoclès au-dessus de ma tête, la punition attendue si je ne réalisais pas la vie professionnelle qui me tenait à coeur.
Pourtant, en retournant sur les bancs de l'Université en 2002, j'avais pris conscience, au travers de cette année épanouie, à quel point je me sentais comme un poisson dans l'eau à la Fac. Et combien ces salles de cours m'avaient manqué. Ce besoin persistant en moi de me remettre sans cesse au défi, de sanctionner les années écoulées par un diplôme qui semblait leur accorder une valeur symbolique: "cette année n'est pas gâchée, j'ai avancé". Mon père avait finalement fait preuve d'une certaine clairvoyance lorsqu'il m'avait dit que j'avais le profil d'une étudiante éternelle. Il ne l'avait pas dit ainsi, mais avec le recul, je trouve que c'était un certain compliment.
Un conseil avisé a aussi pesé dans mon choix en me faisant apercevoir la lumière. "Parfois, dans la vie, il faut choisir les pistes qui ont du répondant". Et s'il est une porte que l'on m'a toujours spontanément ouverte, c'est bien celle de l'enseignement. A Nanterre, en 2003, l'on avait déjà cherché à me débaucher comme chargée de TD pour enseigner la politique britannique. La proposition était tentante, mais j'avais refusé avec tristesse en raison du salaire et des conditions trop médiocres pour la somme de travail requise en retour.
Et puis j'ai toujours été une bonne élève, aimée de ses professeurs. Ma professeur d'italien de l'EABJM avait même eu l'immense grâce d'écrire sur mon livret scolaire de fin d'année que j'avais été la meilleure élève de toute sa carrière de professeur.
A Nanterre, l'on m'a accueillie à bras ouverts dans un séminaire de recherches alors que je n'étais pas encore inscrite en doctorat. Et en retournant sur les traces du passé, lors de réunions d'anciens élèves, j'ai pu voir avec le recul des années que mes professeurs ne m'avaient pas oubliée. Eux qui avaient tant compté pour moi, quel miel!
Alors, ma décision enfin arrêtée sur le professorat comme second choix de profession que je pourrais exercer en y trouvant un certain bonheur (naïveté, quand tu me tiens!), je me suis mise en quête d'opportunités.
N'étant ni détentrice du CAPES, ni de l'Agrégation, et ayant (comme c'est ironique, aujourd'hui, de me retrouver nez à nez avec mon point de départ, que de circonvolutions!) envoyé promener Normale à vingt ans en me disant que je refusais d'être redevable de dix ans de ma précieuse vie à l'Education Nationale, je ne pouvais pas prétendre à un poste de titulaire. Restaient les opportunités honteusement esclavagistes d'exercer comme vacataire de l'Education Nationale, en toute précarité, sans accumuler ni points de carrière, ni points d'ancienneté, ni points de formation, ni rien du tout, et en étant payée à l'heure de cours donnée, sans vacances, sans maladie possible, et même sans salaire quand les étudiants faisaient grève. De plus, un vacataire ne peut enseigner que 200 heures par année scolaire (à raison de 18 heures hebdomadaires, il suffit de trois mois pleins pour les atteindre). Le reste de l'année, le vacataire est tacitement autorisé à crever de faim.
Me voilà donc dans la mine du Système, au charbon de l'Education Nationale, depuis le 18 mars, ce stakhanovisme prenant fin le 24 juin, date de la fin des cours cette année.
10 juin 2008
Coming soon on Blogdifferent
- Une mise à jour du Radio Blog, parce que celle-ci semble méchamment plantée depuis qu'ils ont modifié le site source. J'en profiterai pour rajouter de nouvelles chansons rétro.
- Une nouvelle maquette du site avec relooking total. Après l'année 2007 en rose berlingot, je songe à une année 2008-2009 fatale dans les carmins et noirs. Votre avis?
- (Dès que j'aurai installé ma super tablette graphique Wacom pro) un logo pour Blogdifferent. Suggestions bienvenues là aussi. Que vous évoque ce blog que vous aimeriez retrouver dans son identité graphique?
Je vous demande votre avis, parce qu'après tout, ce blog, c'est aussi un peu le vôtre...
- Et puis, last but not least, un condensé de journal intime de ces derniers mois façon mise en abîme.
STAY TUNED FOR OUR UPCOMING ADVENTURES!
[et en attendant, j'ai répondu à tous les commentaires postés ces derniers temps]
09 juin 2008
Une page de publicité
En attendant que je cesse de vous faire languir, et puisque maintenant on a droit à deux coupures pub (parce que la coupure pub de 8 minutes de TF1 était insuffisante pour enterrer proprement le service public et co-financer les vacances en yacht d'un certain président), voici ma propre page de pub pour le meilleur produit du moment, j'ai nommé la Fish School.
Vos poissons glandent dans l'aquarium? La cellulite s'accumule sous leurs nageoires? Ils bullent en se prélassant pendant que vous travaillez? Vous les trouvez mous du genou?
Remédiez à cette situation honteuse en les préparant pour les jeux aquariolympiques. Succès garanti dans toute conversation dînatoire digne de ce nom, satisfait ou remboursé.
Les hoola-hoops pour poisson s'achètent ici sur Amazon.com.
Piscicolement vôtre en toute liberté commercialisante,
Blogdifferent
10 mai 2008
Et moi, et moi, et moi
J'ai oublié de vous signaler la création de plusieurs nouvelles catégories dans le blog. Tout simplement parce que la moitié des messages atterrissaient dans la catégorie "un peu sur moi" (normal, autobiographie bloggesque oblige) et que ça finissait par être un fourre-tout et plus une spécificité.
Résumons donc:
- Blog updates: les modifications techniques du blog
- Blog-trotteuse: mes voyages
- Confiture amoureuse: ma formidable vie sentimentale (notez au passage la pointe de cynisme)
- Culture étalable: commentaires d'expos, etc.
- Humeur en billets: quand je refais le monde
- Je me croque: catégorie vide pour l'instant, mais destinée un de ces quatre à héberger des petits dessins humoristiques, parce que je meurs d'envie de m'y mettre et que j'ai une tablette graphique pour ça
- Kino-pravda: critiques cinéma informelles
- Mes paperolles à moi: (toute ressemblance avec Proust serait fortuite mais accueillie avec joie) là où je posterai un jour mes anciens écrits si j'ai le courage d'ouvrir le tiroir où je les range en vrac une fois écrits depuis dix ans sans jamais y revenir
- Mouvement d'humour: comme son nom l'indique, ce qui me fait rire
- Météo maussade: ça c'était pour vérifier que je n'écris pas un blog de dépressive, j'y range les messages où je n'ai pas le moral, et je m'aperçois avec un étonnement incrédule qu'elle ne contient que 6 messages, ce qui, sur trois ans et demi, me paraît formidablement peu (vous trouveriez-vous sur un blog d'optimiste à l'insu de mon plein gré?!)
- Presse-purée: là où je parle de mon merveilleux métier, la presse (bis repetita cynisme)
- Profil de bloggeuse: les rares fois où je me surprends à parler de la blogosphère
- Rêves acides: là où mon ça s'exprime à ma place
- Tentative d'autoportrait - les questionnaires: là où je réponds aux trucs à la noix qu'on m'envoie
- The Godmother: mon parrainage de petite fille cambodgienne. Et j'ai plein de choses à vous dire sur le sujet, faut juste que je prenne le temps.
- Un avatar: Brigitte Jaune: sans commentaire, il faut lire
- Un peu sur moi: tout est dit!
09 mai 2008
Garbage In, Garbage Out
[C'est vrai qu'il est bien ce titre, et de circonstance]
Après quelques jours de saine réflexion et un coup de fil de nature professionnelle ayant sérieusement regonflé ma bonne humeur et ma confiance en moi, j'ai décidé de faire la part des choses et de rendre à César ses conneries et à Blogdifferent ses humbles mérites. Non mais.
Résultat, ça va très bien.
Mais c'est gentil quand même, Sparlate, d'avoir voulu me remonter le moral. ^_^
Hier je suis allée au ciné avec Yannou et Alice voir "Deux jours à tuer". Dupontel y excelle comme à son habitude. Inutile de préciser que je suis entrée en transe à la seconde où je l'ai vu débarquer en Irlande, en plein County Galway avec la lande, les collines roussies par la fougère morte, les moutons blackface et les poneys sauvages. La langue pendante, l'oeil à l'affût, tous les sens aiguisés... Je suis pathétique, je sais, et je n'ai pas la moindre intention de me soigner parce que j'estime que c'est une merveilleuse maladie dont je suis très fière.
Pfffff... Lake District, Highlands, que vous me manquez!
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P.S. Où sont mes lecteurs fidèles? Il semblerait que j'aie égaré un Deuxoutroisdelle et un Genorb dans la blogosphère... Zoé? Canthilde? Corentin? Violette? Nabaya? Marylène? Nyna? Nada Core? Un gentil élève de première? Bouhouhou! Y a-t-il un pilote pour sauver les commentaires?! D'ailleurs, je remarque que Canalblog a fait disparaître quelques commentaires; qu'ils sont agaçants avec leurs bugs perpétuels... Et moi qui ne sauvegarde pas...
05 mai 2008
L'existentialisme est un inhumanisme
Changement d'humeur. Je suis rentrée depuis moins de 48 heures et me voilà déjà rattrapée par la lourdeur de mes réalités ambiantes. Le bonheur de mon escapade aura été bien fugace.
Il fait bon vivre dans la lande déserte où personne n'est là pour vous placarder sur le dos leurs quatre vérités (parce que les vôtres de quatre vérités, les gens les connaissent-ils vraiment, parviennent-ils seulement à les effleurer mentalement au-delà de leurs propres projections personnelles? C'est peu probable).
Il y a des personnes dans mon entourage proche en ce moment qui ont l'art de me faire éclater en sanglots, chose pourtant rare. Ces derniers temps, elles me renvoient une image de moi tellement néfaste... Je me demande pourquoi elles me fréquentent, à vrai dire, si je suis tout ce qu'elles m'accusent d'être: fragile, dépressive, molle, indécise, superficielle, sans détermination. Si ça se trouve, je ne me fréquenterais pas moi-même dans ces conditions-là. Je n'ai pourtant pas l'impression que ce tableau soit très fidèle.
Je trouve difficile de lutter contre la dureté de leur regard: ont-elles raison, devrais-je les écouter? Quand je les écoute, j'ai l'impression d'être une moins que rien. Parfois, j'ai le tort d'être franche, soit parce que je ressens le besoin de me confier, soit parce que l'on me questionne et que je n'ai pas la rouerie de mentir; souvent, je m'aperçois plus tard que ces confidences se retournent contre moi. Les faiblesses avouées me sont alors reprochées.
Alors je me dis que je devrais affabuler, toujours affirmer que tout va bien, peut-être qu'alors l'image renvoyée serait plus positive. Mais qui possède cette force pour mentir aux personnes les plus proches? Cette invincibilité de ne jamais se confier, de tout garder enfoui? Pas moi, certes.
La seule qui m'ait complimentée ces derniers temps, c'est ma copine Caro, qui m'a dit qu'elle trouvait que j'étais douée avec les enfants (les siens en tous les cas), que je faisais preuve d'instinct et de débrouillardise. Cela m'a touchée.
Et Julia aussi, qui m'a dit qu'elle n'aurait jamais trouvé le courage de se relever et de tenter autant de choses que j'en ai tentées ces quatre dernières années pour me sortir de mes difficultés.
Qui suis-je vraiment? J'ai l'impression que cela fait longtemps que je ne le sais plus. C'est peut-être pour cela que ces commentaires âcres sur moi portent plus qu'ils ne le devraient, parce que je ne sais plus m'en défendre. Quitte à pécher par un excès de déni, peut-être devrais-je réfuter tout cela en bloc, parce que ces derniers temps, le moins que l'on puisse dire, c'est que ma lucidité sur ma situation ne m'a fait aucun bien.
Le fait de me regarder dans la glace et de me trouver laide parce que j'ai pris quelques kilos ou peut-être parce que cela fait trop longtemps qu'un homme n'a pas regardé ce corps-là avec tendresse. Mes errements professionnels qui ont tout du chemin de Croix, de ses épines et de ses clous et qui m'occasionnent une telle souffrance morale, un tel sentiment d'inadéquation, d'impuissance. Le fait de ne jamais me projeter dans l'avenir parce que j'ai l'impression que toute joie est derrière moi, enfouie dans le passé, avec les gens que j'ai aimés et qui ont disparu. Le bonheur n'était pas si difficile, pas si hors de portée, jadis. Comment ma vie a-t-elle pu dérailler à ce point? Quelle responsabilité en ai-je? Est-ce que tout cela prendra fin un jour?
On m'a dit quelque chose de joli au milieu de tout cela: "Tu as ta place dans ce monde, si difficile soit-il".
Oui, mais où? Je m'épuise à chercher sans réponse.
26 avril 2008
Fast Food Nation
Le Lake District, dans la région de Cumbria, se situe à quelques kilomètres de Carlisle, frontière physique avec l’Ecosse, côté Angleterre. Ses paysages post-glaciaires ont tout de l’Ecosse, ses lacs ressemblent au magique Loch Lomond, son climat est similaire, peut-être un peu plus pluvieux que celui de Mull qui bénéficie du Gulf Stream.
Je quitte Paris sous un soleil radieux. Je suis d’une humeur de chien parce que j’ai eu droit à une fouille à corps à l’aéroport après quarante minutes de queue pour passer les contrôles (agents en grève) et alors que je n’avais absolument rien dans les poches. Rageant. Merveilleuses mesures pour faire chier les honnêtes gens et qui n’arrêteraient jamais l’imagination retorse des vrais terroristes islamistes financés à coup de pétrodollars. L’agent inspecte mon rouge à lèvres qui, par bol, mesure moins que la taille limite. Je me retiens de lui dire que Sephora ne fabrique pas du Semtex ou du C4 sous forme de rouge Garbo. L’humour n’est pas le fort de tout le monde.
Lorsque l’avion a décollé, j’ai réalisé avec un certain effarement que quatre ans et demi s’était écoulés depuis mon dernier décollage (pour Dubai), déjà.
Paris - Manchester International Airport (1h30 d’avion)
Manchester International Airport – Preston Lancs (1h de train)
Preston Lancs – Penrith (2h de car)
10 minutes de taxi.
J’y suis !
A mesure que je gravis l’Angleterre vers le nord, je regarde le temps se détériorer par la fenêtre. 20°C au décollage de Paris qui ne sont plus que 16°C à l’arrivée à Manchester et qui sont mystérieusement devenus 9°C à l’arrivée à Penrith.
Manchester me dépayse violemment. J’ai beaucoup arpenté le Royaume-Uni mais en me concentrant principalement sur ses campagnes, ses villes historiques, ses villages pittoresques, Glasgow, Edimbourg, Londres. De Manchester, je ne connaissais que l’autoroute qui l’évite. La ville me fait l’effet d’une grande claque. Je savais pour l’avoir étudié son passé industriel et sa population majoritairement ouvrière, mais c’est une chose de lire un fait dans un livre d’histoire-géo et un tout autre fait d’en voir l’illustration de ses propres yeux.
Je repense à Astérix chez les Bretons au moment où, devant une lignée de maisons identiques se perdant jusqu’à l’horizon, Astérix ironise « heureusement que nous avions le numéro parce que la description de la maison n’aurait peut-être pas suffi. » (je cite de mémoire). Des rangées interminables de maisons hideuses, grises, marron, des lotissements s’enchaînent dans la laideur jusqu’à perte de vue. Seule surprise, j’imaginais les rues rectilignes alors que ces bâtisses copiées-collées sinuent. La géographie de la ville vue depuis le chemin de fer a de quoi surprendre avec ses serpentins de béton monochromes.
Viennent les faubourgs historiques de la ville, d’immenses usines de brique qui tombent en ruine, des jardins en friche, une âcre sensation de pauvreté et de jachère. Manchester pue son passé.
Le train alterne étrangement banlieues de Manchester et quartiers plus centraux. Les jardins s’agrandissent puis rétrécissent sous l’effet de cette dichotomie géographique.
Dans le centre, une floppée de passagers embarque. Mon nez est immédiatement agressé par une désagréable odeur de McDonald’s. Un couple s’assied en face de moi, la quarantaine bien sonnée. Il n’est que trois heures, mais ils sortent apparemment du travail pour regagner leur chez eux, sans doute au très distant terminus de Blackpool, puisque je quitte le train avant eux.
Je suis frappée par l’apparence de l’homme. Il a de somptueux yeux bleus qui lui percent le visage, le teint mat, des traits réguliers, l’on devine sans peine sa franche beauté de jeune homme. Mais c’est une beauté révolue, ravagée ; à quarante-cinq ans, son sourire édenté et son nez couperosé par l’alcool lui octroient dix ans de plus. Il plonge ses doigts boudinés aux ongles rongés et crasseux dans des brassées de frites dégoulinantes de graisse, puis les recouvre d’une puante sauce barbecue industrielle dont les relents submergent le wagon.
Je ne peux détacher mes yeux de cet homme. Il ne cesse de tenter de prendre la main de sa compagne, qui le snobe royalement une fois les frites finies. La froideur apparente de cette femme, au décolleté tonitruant malgré son âge certain (elle semble être son aînée), vulgairement saucissonnée dans une chemise stretch blanche qui ne laisse rien à l’imagination, forme un contraste radical avec la tendre prévenance dont son compagnon semble la couvrir.
Ils me fixent étrangement. Je comprends rapidement pourquoi en jetant un regard circulaire alentour. En dépit des maigres degrés extérieurs, plus hivernaux que printaniers, les femmes arborent des dos nus, des mini-robes à bustiers et des sandales, le tout sans gilet, bien sûr. Moi, je suis emmitouflée dans mon écharpe et engoncée dans deux épaisseurs de polaires, sans parler de mes gants fourrés – et j’ai tout juste chaud.
Trois stations plus loin, apparemment dérangé par ma présence, le couple se déplace de quelques rangées.
Je reste seule sur mon siège, assaillie par la résurgence d’un souvenir fugace de mon dernier passage à Londres. J’y avais vu dans le métro une mère alimenter son bébé de huit mois avec un paquet de chips.
25 avril 2008
Procrastinations parisiennes
Je sais que je ne vous ai toujours pas parlé de mon nouveau travail, mais ça attendra. Pour l’instant, j’ai envie de vous parler de la semaine de vacances que j’ai enfin décidé de prendre. N’étant guère habituée à une escapade de cette courte durée, je me suis trouvée assez embarrassée sur le choix de la destination. Les exigences étaient les suivantes : pas trop cher, avec moins de trois heures de décalage horaire, un endroit éloigné de la notion de ville (sauvage, ouvert, avec des paysages rugueux et de grandes ballades en perspective) et le plus dépaysant possible.
J’ai éliminé les pays de l’Est qui ne m’attirent pas plus que ça, l’Espagne qui ne m’attire pas plus que ça, le Portugal qui m’attire mais que je rêve de faire en amoureux (la faute à Kessel et à ses envoûtants Amants du Tage), l’ex-URSS parce que j’aimerais y passer un mois ou plus, la Méditerranée parce que c’est pas parce que c’est pas cher que j’ai envie de faire la crêpe sur une plage de Djerba ou de Sharm-el-Sheik. Restaient quelques vieux fantasmes : l’Islande, la Norvège, le Danemark, tous trois trop froids et trop coûteux ; une brève mission humanitaire en Afrique (mais après renseignements, les missions débutent fin mai) ; New-York (j’aurais fait une exception sur le décalage horaire mais, si les avions étaient abordables, les hôtels, eux, ne l’étaient pas. Le moindre lit de dortoir d’auberge de jeunesse dans un coin coupe-gorge au fin fond de Harlem revenait déjà à 35$...)
Au final, après trois jours d’interrogations multiples entrecoupés de longues siestes récupératrices et de procrastinations diverses au soleil dans mon jardin, j’ai réalisé pourquoi cette décision me prenait autant de temps. La vérité, c’est que le seul endroit dont j’avais envie, le seul lieu dont je ressentais une nécessité viscérale, c’était l’Ecosse de mon enfance. Cette Ecosse lointaine qui m’a filé entre les doigts lorsque mon père a vendu notre maison de l’île de Mull. Cette maison où j’avais grandi, appris à apprivoiser la solitude par de longues marches dans la lande, le seul endroit de cette planète qui coule dans mes veines.
C’est le seul lieu qui me manque et pourtant c’est le seul où je ne puis retourner. Voir ma maison de loin, je l’ai fait une fois il y a quatre ans, c’était un crève-cœur. Comme si j’avais été exilée de ma propre vie. Je ne peux pas retourner sur Mull pour l’instant. Alors, pour surseoir à mon besoin de Mull, j’ai réfléchi aux lieux qui s’en rapprochent et qui me tentent.
Et tout à coup, je me suis souvenue : j’ai toujours rêvé de visiter le parc naturel du Lake District.
29 mars 2008
In media res
Le silence que j'ai observé ces dernières semaines était dû au vent de folie pure qui a soufflé sur ma vie depuis un mois. Ou devrais-je dire, de l'ouragan, qui m'a prise en un point A et déplacée vigoureusement, non sans m'avoir essorée et fait tourbillonner la tête en bas, jusqu'au point Z environ.
Tout a commencé le week-end de mon anniversaire, lorsque ma mère venue de Genève m'a annoncé, dix minutes avant de remonter dans le train, qu'elle ne comptait plus m'aider à boucler mes fins de mois, que j'avais 34 ans, et qu'il était grand temps que je me débrouille toute seule. Ce qui, sur le fond, n'est pas faux. Mais c'était juste un peu faire comme si, ces dernières années, je n'avais pas envoyé environ 400 candidatures à des jobs divers et variés (plus ou moins proches de mes aspirations réelles), restées pour la plupart sans réponse. Et puis, c'était surtout me couper l'herbe sous le pied à un moment clef où je prenais sérieusement les choses en main en commençant à monter mon entreprise pour élargir mon champ d'activité (proposer des prestations photographiques et journalistiques aux entreprises, puisque je pourrais désormais facturer). Pour finir, ma mère ne me laissait que deux mois pour trouver une solution. Alors, outre le fait que ce type de décision aurait mérité un minimum de concertation (et pas une annonce brutale avant de ressauter dans le train pour l'étranger), connaissant ma mère, je me suis dit qu'il valait mieux que j'utilise mon énergie pour faire face plutôt que pour défendre une cause perdue d'avance, la mienne. D'autant que l'arrivage dans sa vie d'un nouveau boyfriend n'était certainement indifférent à l'affaire. C'était presque écrit sur son front tandis qu'elle me parlait.
Tout cela recelait une amère saveur de déjà vécu. L'année de mes vingt-cinq ans, mon père m'avait coupé les vivres. Il payait alors mon loyer pendant que j'étais à l'université. J'avais appris le jour où un huissier avait sonné à ma porte que mon père avait cessé depuis déjà deux mois de payer mon loyer après une lettre recommandée à mon gérant, lettre dont, pour rendre la situation plus ludique, je n'avais bien évidemment pas été informée. Propulsée instantanément dans une situation désespérée, je n'avais eu que deux jours pour trouver un travail. J'avais téléphoné à une copine qui travaillait chez un opérateur téléphonique et qui m'avait dit qu'ils recrutaient. Le lendemain j'avais l'entretien, le surlendemain, le job.
S'étaient ensuivis quelques charmants mois de prostitution téléphonique sur le mode "Bienvenue chez Un.Tel, Blogdifferent à votre service, que puis-je faire pour vous?", ponctués de "salope!" fleuris et de raccrochages au nez intempestifs. Un bonheur de tous les instants que ce job où mes supérieurs hiérarchiques australiens se poudraient le nez aux toilettes pour supporter eux-mêmes l'ennui de leurs journées. Mais cela explique désormais la grande humanité dont je fais preuve quand un télévendeur essaie de me démarcher par téléphone. Télévendeur, c'est le McDonald's du job de bureau, le bas du fond du trou du cul de l'échelle professionnelle, avec la pléthore d'humiliations quotidiennes que cela engendre. Finalement, c'était une jolie fin pour Un.Tel que de se faire racheter par la maison mère de Free, dont le richissime fondateur Xavier Niel (19ème fortune de France quand même) est tombé pour proxénétisme.
Enfin voilà, tout cela pour dire que, de la manière la plus inattendue qui soit, je suis passée du sous-emploi au sur-emploi à plus de cinquante heures par semaine. Blogdifferent a trouvé un boulot et a perdu le temps de faire la moindre autre chose de sa vie.
La suite au prochain épisode...
12 mars 2008
Le vieil homme et la mer
Certaines phrases s'imprègnent et possèdent la permanence d'une bonne vieille trace de chaussures de marche dans les ornières boueuses de mon cerveau.
Cette phrase, aujourd'hui, c'est:
Quand doit-on croire le consensus général à son propre sujet?
Réponse: seulement quand il est juste.
(C'est fou ce qu'on trouve des choses intelligentes dans les séries tv adolescentes)
19 février 2008
When you're strange, no one remembers your name
"People are strange, when you're a stranger
Faces look ugly when you're alone
Women seem wicked, when you're unwanted
Streets are uneven, when you're down"
(Densmore-Krieger-Manzarek-Morrison)
Un grand verre de bon vin rouge à côté de moi sur la table pour faire passer ce début de soirée indigeste. Pourquoi les gens pour qui vous comptiez et qui comptaient pour vous mettent-ils un tel acharnement à vous rayer de leur vie? Cela me demeure incompréhensible.
Il y a eu Vi, photojournaliste sur les mêmes bancs d'école que moi en 2003. Je n'ai jamais cessé de rester en contact, un mail groupé par-ci, un petit mot sur son répondeur par-là. Elle n'était que rarement disponible, répondait épisodiquement. Finalement, nous nous sommes donné rendez-vous dans un café cet été, place du Châtelet. Elle m'a prise de haut sur le thème de "Toi, petit scarabée, tu appartiens au passé, tout cela c'est une vie antérieure pour moi, maintenant je suis quelqu'un d'autre, un grand Jedi, et je pense que c'est la dernière fois que l'on se voit, bonne chance à toi, petit scarabée."
Il y a eu C., ma meilleure copine en Terminale, la complice de mes fou-rires en cours d'espagnol, j'étais allée en vacances chez elle à Trouville à deux reprises. Elle était la seule avec qui j'avais gardé contact à l'issue de la Terminale. On s'est revues régulièrement jusqu'en 1997 approximativement. Elle travaillait juste à côté de chez moi, on déjeunait ensemble. Et puis un jour, pfouitt, envolée. J'ai appelé tous ses numéros, ceux de ses parents, abonnée absente, j'ai perdu sa trace. Je l'ai retrouvée ainsi qu'une bonne partie de ma classe de Terminale sur Facebook il y a quelques semaines. J'étais folle de joie de la retrouver, mariée, habitant dans le Sud, avec trois magnifiques petites blondinettes de filles qui lui ressemblent en miniature, j'avais hâte qu'elle me parle de sa vie. Je lui ai demandé son nouveau numéro de téléphone pour que l'on discute de manière plus conviviale qu'au travers de Facebook. Sa réponse m'a cloué le bec: "Avec mes trois enfants et mon boulot, j'ai pas le temps de téléphoner. Ecris-moi." Qu'elle soit débordée, ok, mais de là à refuser de me donner son tél...
Il y a eu Emie, ma copine sur les bancs de Fac à Nanterre. On habitait à 100 mètres l'une de l'autre, on passait notre temps fourrées l'une chez l'autre. Elle n'allait pas bien à l'époque: maniaco-dépressive, parfois elle m'appelait au milieu de la nuit. Je prenais soin d'elle, je lui faisais souvent à manger, j'étais toujours là quand elle avait besoin de moi. Au point que ça devenait tyrannique parfois. Je crois que l'une des dernières fois où nous nous sommes vues, c'était lors de la finale de notre mythique Coupe du Monde un-deux-trois-zéro. Elle se soignait, était partie en vacances à Brighton, avait rencontré tout un nouveau groupe d'amis for-mi-da-bles, et je me suis retrouvée sur la touche. On s'est revues lors du vernissage d'une de mes expos en 2004. Je l'avais invitée, elle est venue. Elle a dit qu'il fallait qu'on reste en contact et on s'est revues deux fois par la suite, dans deux soirées, son anniv puis le mien, deux soirées déguisées archi réussies. Puis plus rien. Je laissais des messages, sans réponse. Jusqu'à il y a un mois. Je me suis dit que c'était ridicule, et je l'ai appelée jusqu'à ce que je tombe sur elle. Elle s'est montrée abrupte, glaciale. "Ca fait si longtemps" (c'est sûr que si tu avais rappelé quand je laissais des messages, cela n'aurait pas fait aussi longtemps. Non mais je rêve). Je finis par l'adoucir et on décide de se prendre un verre. C'était lundi dernier. Elle me contacte dans l'après-midi du lundi: un empêchement. On décale à ce lundi soir. Elle m'appelle à 19h30 (on avait rdv à 20h) et elle annule, sur un ton relativement odieux, et me dit qu'elle ne sera vraiment pas disponible pour décaler le rdv. Au nom de notre amitié passée et du respect que je lui voue, je ne l'ai pas traitée de conne mal baisée, non, j'ai gardé mon calme et me suis contentée d'un laconique: "ok, eh bien, si tu es disponible à l'avenir, tu sais où me joindre."
Combien d'autres exemples de ce type de comportement pourrais-je encore citer?!
C'est là que je me dis, au milieu de mes complexités apparentes, je suis une fille simple. Je ne retourne pas ma veste au gré du vent. Les gens que j'aime, je ne cesse pas de les apprécier parce que l'eau a coulé sous les ponts. Mes amis d'hier, j'aurai toujours plaisir à les voir aujourd'hui et même dans un lointain demain. Ne serait-ce que par curiosité de savoir ce qu'ils sont devenus, ce qu'ils ont à raconter, quels genre de citoyens du monde ils sont devenus. Qu'importe, au fond, si nos routes se sont séparées, si on n'a plus grand' chose à se dire, c'est la vie qui veut cela parfois, mais quel mal y a-t-il à partager quelques joyeuses réminiscences autour d'une tasse de café? Ne seriez-vous pas fier(e) ou ému(e) qu'un(e) ami(e) du passé fasse des pieds et des mains pour vous retrouver? En vérité, j'offrirais un café même à la plus superficielle ou plus peste fille de la classe, à la plus bête, à celle avec laquelle je ne m'entendais pas. Les gens changent. Parfois, les anciens ennemis deviennent pittoresques et sympas avec le temps. Parfois, on a plaisir à voir que le rapport de force a changé. Et même s'il n'a pas changé, qu'importe. On est au-dessus de ça, non? J'ai de bons souvenirs de mes années d'école, de fac, de pensionnat. Ca n'était pas facile tous les jours, je n'étais pas toujours populaire (j'ai compris le truc à partir de la Prépa: s'asseoir au fond de la classe, faire semblant de glander, discuter avec les voisins, jouer celles qui n'y comprennent goutte. Ah, quelle popularité alors!), mais je ne les échangerais pour rien au monde.
N'y a-t-il que moi et ce joyeux ringard de Bruel pour comprendre la joie d'un rendez-vous dans dix ans? Pourtant une tripotée de midinettes a chanté ce tube-là, mes copines comprises, alors, quoi, c'étaient des "Parole parole parole" que j'étais seule à entendre?
13 février 2008
Premières Lignes
Nouveaux chouettes liens dans la catégorie "Looking at the News"
08 février 2008
Alice in Babyland
Cette journée ne ressemblait à aucune autre.
Le matin, j'avais rendez-vous chez la gynécologue pour la révision des 10.000. Je ne sais pas trop bien ce qui m'a pris, mais, pour l'absolue première fois, je me suis prise à la questionner concrètement sur la maternité. Quelles étaient mes chances de fertilité si j'attendais la "dernière minute" pour faire un enfant, à la frontière de la quarantaine, toute cette sorte de choses. Les réponses étaient relativement conformes à ce que j'attendais. Oui, on est moins fertile, mais tomber enceinte est une loterie, certaines peinent pendant deux ans à vingt ans, alors que l'une de ses patientes vient de faire ses trois premiers enfants entre 42 et 47 ans.
Si des difficultés sont rencontrées, l'âge limite pour "stimuler" une grossesse est fixé à 43 ans: après, les résultats s'avèrent relativement inefficaces. Il est jugé normal de tomber enceinte sous un an; au-delà, il faut commencer des examens pour voir à quel niveau se situe un éventuel problème. Donc, globalement, la dernière limite pour arrêter la pilule, c'est 41 ans. Et comme je ne songe pas à faire un enfant avec un parfait inconnu au bout de trois mois de couple, que je pense qu'il faut au minimum un délai d'un an et demi, voire deux ans, pour se sentir un peu certains de ce que l'on souhaite ensemble, cela voudrait dire qu'il faudrait que le père de mes enfants me tombe tout cuit dans les bras aux alentours de 38-39 ans. Que voilà une notion terrifiante: il me reste quatre ans.
Quatre ans pour réaliser mes rêves de célibataire, m'essayer au reportage de guerre (je me vois mal le faire avec un enfant), m'abreuver de liberté jusqu'à plus soif pour un moment. C'est vite passé quatre ans, quand on y pense. Est-ce que j'aurai fait le quart de ce que je souhaite d'ici là? Qui sait.
Parfois je redoute de ne pas être faite pour la vie de couple. Après tout, mon record relationnel est d'un an et demi, et j'avais vingt ans... En même temps, il suffirait d'une rencontre pour renverser la statistique.
J'ai l'esprit rempli de sourires baveux je-fais-mes-dents et de hurlements donne-moi-ma-girafe-en-plastique-sinon-je-te-vrille-les
-tympans-et-tu-seras-sourde-pour-deux-jours. J'ai passé l'après-midi chez mon amie Caro, qui vient d'accoucher il y a quinze jours de son deuxième garçon. Une journée thématique, si l'on peut dire.
Globalement, je trouve que mes amis font des parents assez stressés (est-ce le lot des parents modernes? Je ne crois pas que nos parents étaient ainsi). Et leurs enfants ne leur facilitent pas la tâche. Junior de 16 mois est un vrai boyscout: là où il passe, toute chose trépasse. Depuis qu'il a compris que tous ses jouets constituaient des projectiles intéressants... je vous laisse imaginer la suite. J'aime bien son côté p'tit mec qui fait pas dans la dentelle. Il y avait une clémentine sur la table, il a mordu direct dedans avec la peau et tout et tout. Il l'a mangée sans hésiter, jusqu'au moment où il a compris que le zest, ça pique la bouche. Là, il a tout recraché sur lui et s'est mis à brailler. Ca faisait une coulée orange sur son bavoir, façon lave en fusion avec scories. J'ai un peu de mal avec les vociférations des enfants. C'est ça d'avoir été élevée dans le silence.
J'ai de l'admiration pour le côté nature de Caro. Son premier réflexe en voyant Junior manger la clémentine avec la peau, ça a été, "tu sais, son beau-père fait pareil". Désinvolte et cool, totalement géniale. Comparez et contrastez avec mon amie Béa qui interdit à sa fille de manger les pommes avec la peau à cause des pesticides. Moi, au pensionnat en Angleterre, on me forçait à manger la peau parce que c'est ce qui contient le plus de fibres et de nutriments (paraît-il). D'ailleurs, je mange les peaux comestibles de tous les légumes. Ca tombe bien parce que, de toutes façons, pesticides ou non, j'aurais trop la flemme de les éplucher. Et oui, l'un de mes plats british préférés, en dehors des baked beans on toast sur le ferry Calais-Douvres au milieu de la nuit, ce sont les potato skins que l'on achète avec moultes sauces grossissantes dans les fourgonettes fast-food à Londres et que l'on retrouve dans certains restaurants Tex-Mex parisiens.
J'ai bien aimé aussi le "je ne ménage pas mon fils" assez sain de Caro. Parfois, vous voyez des mamans hystériques au square qui font un drame parce que leur enfant s'est égratigné le genou. Caro, elle, m'a dit en riant, "tu sais, Junior, il est super intrépide, une vraie terreur, il se prend tout le temps des beignes, il voudrait sauter depuis le haut du toboggan." Ce dont je n'ai pas manqué de m'apercevoir lorsque Caro l'a rattrapé in extremis alors qu'il s'apprêtait à se jeter à pieds joints d'un mètre de haut. Et quand il a sauté une marche de quarante centimètres et s'est ramassé dans l'herbe, il n'a pas moufté: pas un cri, pas une larme. Caro, très nature, lui a dit, "C'est normal que tu tombes si tu fais ça" et lui a montré comment descendre la marche en crapahutant à quatre pattes. Du haut de ses seize mois, il a pigé tout de suite et est remonté de plus belle.
Mon moment préféré, c'est quand j'ai joué la maman Bobo-kangourou-ethnique avec le tout petit. Une large écharpe, un bébé savamment emmitouflé dans un pli, deux croisillons, deux noeuds dans le dos et, hop, presto, une maman kangourou par intérim (moi). J'ai ainsi pu vérifier, fière comme Artaban, qu'un bébé langé serré cesse immédiatement de pleurer, que vous pouvez lui écrabouiller la tête entre vos seins et qu'il parvient quand même à respirer sans problème (et que, la crapule, il aime ça), et que vous n'avez pas intérêt à arrêter de marcher, osciller, vibrer, tapoter, sinon les hurlements reprennent illico.
Mon amie m'a photographiée au cours de l'exercice - qui a quand même duré deux bonnes heures jusqu'à ce que je sente poindre un sévère mal de dos à la fin de la ballade. On se trouvait très bien tous les deux, on se tenait chaud, on s'imbriquait parfaitement. J'avais l'impression d'être un personnage des Saisons de Maurice Pons, avec mon petit mammifère contre le ventre pour faire fi de l'hiver.
Je n'ai pas changé brusquement aujourd'hui. Mes hormones ne se sont pas mises à tourner en circuit fermé. C'est juste qu'au lieu de repousser la maternité aux calendes grecques, aux frontières de mon subconscient, j'ai décidé de lui laisser se frayer une place dans ma vie; je lui ai accordé une tangibilité dans mon avenir. A mon grand étonnement, cette journée m'a emplie de sérénité, comme si j'avais rencontré la Femme essentielle qui sommeillait profondément en moi.
30 janvier 2008
Thirty something vs. twenty something
Un épisode de Sex and the City m'a fait m'interroger sur ce que la trentaine pouvait avoir de supérieur à la vingtaine. Et j'ai trouvé! Alors voici dix raisons de rassurer les plus jeunes de mes lecteurs sur le passage de ce cap.
- La vie des trentenaires n'est pas plus parfaite, mais à trente ans, on est nettement mieux dans ma tête.
- On sait aussi beaucoup plus rapidement ce que l'on veut. Et par extension, ce qui vous va dans un magasin. Finies les longues heures d'essayages infructueux, vous foncez direct vers la taille adaptée, la bonne couleur et la forme idoine. Vous avez découvert ce qui vous mettait en valeur. Ca marche aussi pour les coiffures hideuses, les jobs ineptes, et deux ou trois modes que vous préféreriez oublier.
- Par extension, ça s'applique aussi aux hommes. Ce n'est pas qu'on est plus douées pour les choisir, c'est juste qu'on est lucide plus rapidement quand on s'est trompées. Et parfois, même, on ne se trompe pas deux fois.
- Quand vous téléphonez à vos amis, vous ne tombez plus sur leurs parents. En revanche, vous n'êtes pas à l'abri de tomber sur leurs enfants.
- Les rides, c'est sexy. Suffit de voir les têtes de monstres de Catherine Deneuve, Juliette Greco et Liza Minnelli depuis qu'elles se les sont faites retirer, retirer, retirer, retirer, retirer. Bon sang, mesdames, vous étiez si jolies, vous auriez fait de si vénérables femmes mûres, qu'est-ce qui vous a pris? Whatever happened to ageing gracefully?
- Les hommes de votre entourage ont appris à se servir d'un micro-ondes, parfois même d'une casserole. Quelques cas isolés maîtrisent le coq au vin. D'autres, moins isolés, se contentent de le déguster.
- Au lit, c'est incomparablement mieux. C'est toute la différence entre "sortir avec des garçons" et faire l'amour à des hommes. Entre "avoir un petit copain" et prendre un amant. Le champ sémantique s'élargit avec la décennie, proportionnellement à votre imagination et à l'horizon de vos possibles.
- Il y a dix ans, on s'éparpillait dans le superficiel; aujourd'hui, on vise l'essentiel. Avec sagesse.
- C'est vrai que maintenant on met une semaine à se remettre d'une nuit blanche, alors qu'à dix-huit ans, on en encaissait deux ou trois d'affilée sans trop sourciller. Mais on n'en apprécie que mieux son lit douillet. Surtout quand on s'est payé le roi des matelas.
- A vingt ans, on est persuadé qu'on peut être amis avec tout le monde; à trente, on se sait chanceux d'avoir ne serait-ce qu'une poignée d'amis loyaux.
Ca ne vous donne pas envie de prendre de la bouteille tout ça? Dans six ans, promis, je rempile et je vous dis tout ce qui est mieux sur la quarantaine. A moins qu'un lecteur ne veuille s'y coller? A bon entendeur...
25 janvier 2008
A l'Ouest rien de nouveau
Je me suis enfin décidée à démonter le sapin hier. J'avais laissé les décorations d'Halloween un bon mois et demi aussi. C'est drôle, finalement, j'ai du mal à lâcher prise avec l'ambiance festive ces temps-ci. Disons la vérité, mon chez moi paraît aussi plus joli quand il clignote de mille feux. Pour la peine, je croix que je vais aller m'acheter une guirlande lumineuse chez Habitat, histoire de me sevrer progressivement.
C'est gentil de me souhaiter une année orgasmique, c'est vrai que côté confiture amoureuse, c'est un peu plat ces temps-ci. Enfin, trois ex m'ont souhaité mon anniversaire, c'est toujours ça. D'ailleurs, je viens de recevoir un e-mail plus que tendancieux de l'un deux, j'ai bien l'impression qu'il pense à moi. D'autant qu'il vient de se séparer de sa copine. J'aimerais bien que les pensées qu'il nourrit pour moi en ce moment soient autre chose que conjoncturelles et de nature "rebond sentimental"...
C'est bien la seule personne de mon passé affectif avec laquelle je pourrais peut-être encore avoir un avenir (sous moultes réserves). C'est aussi le seul homme dont on m'ait jamais dit (récemment, oserais-je le préciser) qu'ensemble, nous dégagions un sentiment d'évidence et d'union.
Et puis il vient de m'inviter à lui rendre visite au Kosovo. Tentant, non?
21 janvier 2008
Happy Blog Birthday to me... again
Aujourd'hui, c'est un jour spécial parce que... parce que...?
Non, pas parce que j'ai encore trois jours de retard sur la remise de mes articles.
Aujourd'hui, depuis exactement 1 minute, le blog a trois ans, et moi j'en ai 34...
3+4=7 : 34 ans, l'âge de raison? 3 ans, le blog est devenu une Trinité virtuelle?!
Tiens, cette année, cela tombe un lundi, et je suis née un lundi. Mais je crois que j'avais déjà parlé de cette histoire du Buddha du lundi. 34 ans, l'âge de la répétition?
Une journée entière à me faire souhaiter des choses merveilleuses... chouette! Bon, alors, lequel de mes lecteurs s'y colle le premier?? ^_^


