27 octobre 2009
Marie-Madeleine
Le problème avec le rouge, c'est que c'est la couleur capillaire qui a le moins de longévité. Et ça fait des sacrées racines au bout de deux mois (mes cheveux poussent vite). J'ai envie d'aller chez le coiffeur demain.
Alors la question du jour, c'est: demain, je fais encore plus rouge, ou un joli brun auburn façon Eva Longoria dans la pub qui le vaut bien?

Marie-Madeleine en extase au pied de la croix par Guido Reni (1628-29)


C'était le prétexte rêvé pour vous faire découvrir en vrac ma passion inconditionnelle pour la peinture Renaissance (et les vanités). Au Louvre, c'est de loin mon étage préféré...
24 octobre 2009
Cien años de soledad
Quand je dis qu'il y a de grands moments de solitude dans ce métier...
Lundi, j'ai donné un texte à caractère informatif sur New-York à mes Secondes: quartiers, monuments, prix et horaires desdits monuments, etc. Suivant les préceptes de la "méthode actionnelle" (non, non, ce n'est pas du jargon de l'Actor's Studio, vous ne le savez pas si vous n'êtes pas prof, mais grosso modo tous les quinze ans, les technocrates du Ministère élaborent des Instructions Officielles révolutionnaires qui balayent les précédentes et établissement un nouveau courant de pensée dans l'air du temps. Il y a ainsi eu la "méthode audio-orale", la "méthode béhavioriste", la "méthode structuro-globale audio-visuelle", la "méthode notionnelle-fonctionnelle", et j'en passe, parce que ça dure depuis 1900), je disais donc, suivant les préceptes de la "méthode actionnelle" en vigueur, je dois construire mes cours en fonction d'une "tâche finale" à fonction socialisante (je laisse ce concept à votre appréciation). A l'aide du texte distribué, j'ai donc écrit la consigne suivante au tableau: "Write a tourist brochure on New York using the information from the text".
A la fin de l'heure, cinq élèves n'avaient pas fait le travail et n'avaient bien sûr pas levé la main pour demander de l'aide. Je m'approche de l'un d'eux pour m'enquérir de la raison: "Pourquoi tu n'as pas fait l'exercice, Nabil?". Réponse de Nabil: "C'est quoi, Madame, une brochure?"
Ah ben forcément...
23 octobre 2009
Mind the gap
Au lycée, la question du matériel pour les cours de langues est délicate. Trois lecteurs de CD pour une trentaine de collègues, 1 rétroprojecteur pour 4 salles, 1 tv mais aucun lecteur dvd ou magnétoscope, et 1 labo de langues préhistorique ne fonctionnant qu'avec des cassettes alors que depuis une dizaine d'années, toutes les méthodes de langues sont sur CD (à titre indicatif, dans mon précédent lycée à Paris, classé ZEP, et donc doté de finances supplémentaires, chaque prof avait son lecteur CD nominatif, et l'on comptait 1 rétroprojecteur pour chaque salle, 1 tv + lecteur dvd dans de nombreuses salles, et plusieurs labos de langue dernier cri).
De guerre lasse, et comme les Instructions Officielles devant lesquelles je suis priée de faire la courbette stipulent que je dois faire des exercices de compréhension orale, je suis allée chez Darty m'acheter un lecteur de clefs USB avec hauts-parleurs incorporés, dont la taille réduite fait que le son n'est pas toujours suffisant, mais qu'il tient dans mon casier de prof, condition sine qua non.
Pour introduire une séquence de cours sur New York, j'ai décidé de faire une compréhension orale sur la chanson "(I want to live in) America" de West Side Story, film que j'avais introduit par le biais de Roméo et Juliette dont il transpose l'histoire. La seule chose que j'espérais des crocodiles, c'était une semblant de reconnaissance du fait que cet interlude musical était distrayant et ludique par rapport à nos cours habituels, sur le mode de "Merci Madame, c'est sympa de faire une chanson". Et comme ils sont fans de comédies musicales, je m'attendais à un accueil favorable. Que nenni. Oh comme le professeur est un être apte à se fourvoyer avec des attentes irréalistes.
Je passe la chanson.
Crocodile 1: Eh, Madame, c'est quoi c'truc?
Crocodile 2: Elle est nulle vot' chanson.
Crocodile 3: C'est quoi cette musique, Madame, c'est d'la musique de dessin-animé ça.
Crocodile 4 (entre deux fous rires): C'est quoi ces voix bizarres, Madame.
Moi (gardant mon calme à grand peine): Ce n'est pas parce que c'est différent de ce que vous écoutez d'habitude que ce n'est pas digne d'intérêt.
Crocodile 5: Mais Madame, ça s'fait pas d'travailler sur des trucs des années 60.
Moi (la moutarde montant): Et vous auriez voulu qu'on travaille sur quoi, Eminem?!
(Les crocodiles se gaussent collectivement)
Crocodile 5: Oh la la, la prof hein! Eminem c'est vieux, Madame, moi j'avais 5 ans quand il a commencé à chanter.
Your Honor, I rest my case.
Ce petit cirque a continué pendant un quart d'heure, au bout duquel, exaspérée par leur mépris ostentatoire à l'encontre de toute forme de culture depuis le début de l'année, j'ai interrompu le cours pour les engueuler en français pendant cinq minutes d'affilée: "J'en ai marre de vos réactions de gogols. C'est pas parce que vous vivez dans un monde sans culture que vous ne devez pas être curieux de ce qui se passe en dehors de votre petit monde!" Mea culpa, ça m'a échappé.
Eh bien, figurez-vous que c'est apparemment le truc le plus pédagogique que j'aie fait depuis le début de l'année. Cela fait deux cours qu'ils sont sages.
08 octobre 2009
Où Cambridge en prend pour son grade

07 octobre 2009
Il eÛt Fallu Mieux (faire)
Cours à l'IUFM hier.
En deux heures, on a réussi à faire un tour de table sur le thème "votre meilleur et votre pire souvenir en tant qu'élève". Et pourtant, on n'était qu'une quinzaine. L'instructeur n'était pas antipathique, les anecdotes parfois amusantes, mais bon, j'ai cette drôle d'impression que j'aurais pu récolter la même conversation au café du Commerce.
Les collègues stagiaires de l'autre groupe, qui avaient eu ce cours la semaine passée, nous attendaient à la sortie, moqueurs: "Alors, c'était bien la thérapie de groupe?"
06 octobre 2009
Teacher Balboa
Mais vous vous en doutez, ce n'est pas à cause de l'IUFM que j'en ai gros sur la patate. Enfin, pas seulement. Parce que, fondamentalement, je me dis que deux journées à être payée à écouter des discours valent toujours mieux qu'une seule heure de close contact avec les crocodiles.
Car l'impression des premiers jours ne s'est pas démentie. J'ai toujours une classe de Seconde agréable et coopérative et une Seconde infernale en refus total de coopération. L'originalité de cette dernière tient à sa composition. En général, dans une classe qui chahute, vous avez une petite poignée de meneurs identifiables et potentiellement épinglables à ce titre. Mais les crocodiles sont collectivement insupportables. A trente-cinq. Le prof aboie, la caravane de crocodiles passe, pépère.
Ils se tapent pendant les cours, se traitent ponctuellement d' "enculés" dans la classe, se donnent des coups de pieds sous les tables, volent systématiquement la trousse du voisin pour mieux s'en jeter le contenu au visage lorsque j'ai le dos tourné (voire même devant moi), refusent toute forme de travail à la maison. Leur avenir est une chose totalement abstraite à leurs yeux. Leur immaturité est flagrante. A seize ans, lorsqu'on les questionne sur le métier qu'ils voudraient exercer plus tard, les garçons répondent: 1) footballeur, 2) chanteur, 3) acteur. Les filles sont un peu plus pragmatiques mais non moins dissipées.
Ma classe, avec eux, c'est la jungle amazonienne et mon quotidien de prof, c'est Crocodiles vainqueurs sur prof par knock-out. Leur insolence, leur je-m'en-foutisme, leur irrespect et leur arrogance sont si grands que j'en perds mes moyens devant eux. Ils sont glissants comme des anguilles, rien n'a de prise sur eux. Il faut dire que l'Education Nationale, à coup de décrets d'une stupidité rare, pondus par des technocrates qui n'ont jamais vu une classe de leur vie, encore moins en banlieue sensible, a excrété les règles suivantes:
- les punitions collectives sont interdites,
- il est interdit de faire copier des lignes en punition (certains lycées tolèrent néanmoins que l'on fasse copier le règlement intérieur et seulement en partie),
- il est interdit de mettre un zéro de punition si l'élève a refusé de rendre son devoir (car dans ce cas, les Instructions Officielles stipulent qu'il est "non évaluable"),
- il est interdit d'utiliser sa matière comme punition, car, dixit, l'enseignement ne doit pas être une punition,
- il est interdit d'exclure un élève d'un cours,
- et, pour corser l'aventure, dans mon lycée, il n'y a pas de système de retenues, sauf si les profs les assurent eux-mêmes, en faisant des heures sup' non rémunérées. Tentant, n'est-ce pas.
Je vous laisse imaginer le casse-tête pour venir à bout des énergumènes crocodiles sans le moindre système de punition autre que l'avertissement de conduite. En gros, tout repose sur votre charisme naturel et leur envie de coopération.
Dans ces moments-là, je songe au film Harry Potter and the Sorcerer's Stone, où le surveillant Mr Argus Filch maugrée: "A pity they let the old punishment die... Was a time detention found you hanging by your thumbs in the dungeons... God, I miss the screaming." ("Quel dommage qu'ils aient supprimé les punitions à l'ancienne... Il fut un temps où l'on passait ses retenues suspendus par les pouces dans les donjons... Bon dieu, que les hurlements me manquent.")
Et c'est là que l'on découvre que l'enseignement, c'est un peu comme le tennis. Face à un adversaire meilleur que vous, vous vous dépassez, vous excellez, chaque geste devient spontané, fluide, les enchaînements se font d'eux-mêmes. Tandis que face à un adversaire moins bon que vous, tout à coup, tous vos services terminent au filet, vous loupez une balle sur deux et chassez les mouches avec votre raquette. Ainsi, un cours rigoureusement identique dispensé à ma classe de Secondes travailleurs puis aux crocodiles produit des effets diamétralement opposés. Avec les premiers, tout coule de source. Il y a comme un liant magique, une glu invisible qui fait que, même lorsque par manque d'expérience je fais un coq à l'âne entre deux activités, les élèves comblent spontanément les trous. Comme dans Droopy, le héro prof sort toujours vainqueur.
En revanche, avec les crocodiles, quelles que soient mes actions, je suis immédiatement mise en situation d'échec, et les trente-cinq reptiliens m'observent goguenards, la gueule béante, les crocs étincelants.
Exemple.
Moi (positive et souriante): Okay, open your books page 16.
[Absence de réaction]
Moi: Who doesn't have their books?
[Il n'y a même pas un livre pour trois élèves]
Moi (premier rétablissement sur corde raide au-dessus du vide): Okay, let's try something else. Did you do the homework? Have you prepared the analysis of cartoon n°2?
Crocodile 1: zyva, Madame, si personne il l'a fait, ça veut dire qu'y'avait pas d'travail.
Moi (deuxième rétablissement sur corde raide, début de vertige): Yes, there was some homework. Okay, I'm going to give you five minutes to prepare analysis of cartoon n°2.
[5 minutes plus tard]
Moi: I would like to hear your analysis, Crocodile 2.
Crocodile 2: Nan, j'ai rien à dire.
Moi (positive attitude): Come on, I'm sure you have something to say. It's the same as for cartoon n°1. You can do it.
Crocodile 2: Nan, j'veux pas parler, j'dirai rien.
Moi (bravant les interdits ministériels): Do you want me to give you a zero?
Crocodile 2: Ben donnez-le moi l'zéro alors, moi j'm'en fous.
[Le prof s'écrase au sol, version omelette]
Si l'inspecteur me rend visite avec cette classe-là, je peux vous dire d'avance que c'est mort pour ma titularisation.
05 octobre 2009
"Lasciate ogni speranza voi ch'intrate"
J'en ai gros sur la patate ces jours-ci. J'en perds le sommeil (il suffit de voir les horaires de mes posts...). Une semaine avant les oraux de l'agrég, je m'étais mise ponctuellement aux somnifères, pour éviter de revivre les cinq nuits blanches d'affilée endurées lors des écrits. Je n'ai pas récupéré un sommeil correct depuis ce moment-là. J'ai enchaîné les insomnies agrégatives au décalage horaire thaïlandais et désormais je subis les insomnies du stress enseignant.
Les conditions sont difficiles. Je me lève à 6 heures presque tous les jours, et je suis rarement de retour avant 19h30. Les jours fastes, quand les transports en commun fonctionnent correctement, j'ai trois heures de trajet quotidien. Et quand les ruptures de caténaires alternent avec les grèves de personnel, l'addition peut atteindre les cinq heures de trajet. Lorsque j'arrive chez moi le soir, je suis exsangue. Je mange, je m'effondre sur mon lit et je lave mon cerveau du contenu de mes journées devant une série télévisée en attendant le sommeil, qui se fait de plus en plus rare et de plus en plus agité.
Je ne survis aux dites journées qu'à coup de multivitamines et comprimés contre les malaises vagaux. Je lutte pour ne pas défaillir presque à chaque cours, tant la fatigue est intense. Le dimanche soir, je suis si peu reposée que les larmes me viennent presque aux yeux de me dire que la semaine recommence déjà. Il faut dire que le lundi est jour maudit: j'enchaîne trois heures de cours avec les crocodiles. Et c'est un euphémisme que de dire que j'y vais à reculons. Il y a dix jours, j'ai commis l'erreur stratégique de vouloir me changer les idées en tentant deux sorties dans le week-end, au lieu de l'unique sortie que je m'autorise habituellement le vendredi soir. Le couperet est vite tombé: lundi, j'ai dû me faire porter pâle au lycée parce que je ne tenais pas debout. C'est si frustrant cette santé de merde qui me restreint en tout et qui me fait payer le tribut de chaque tentative d'incartade.
A l'IUFM, Ubu rencontre une nouvelle fois Kafka. Vous vous pourléchez les babines devant l'intitulé du cours "Autorité" en vous disant que l'on va vous donner les clefs pour encaisser le face à face musclé avec les crocodiles et vous repartez avec des pontifications abstraites sur la psychologie de l'adolescent.
De temps en temps, un stagiaire pousse un coup de gueule, au demeurant bien futile, et qui ne parvient qu'à le faire subrepticement étiqueter "stagiaire rebelle à surveiller" par les instances supérieures qui ne se priveront pas de disséquer son cas lors de leurs réunions arcanes. En sortant des cours, les collègues stagiaires maugréent: "Qu'est-ce qu'on fout là, on a encore perdu une journée."
Nous avons passé une année de concours d'une intensité extrême, à lire des livres compliqués, à faire fonctionner notre cerveau à plein régime et, à l'IUFM, le contenu s'étire, s'effiloche, s'étiole. L'information est diluée jusqu'à l'enlisement des neurones. Les formateurs ont une technique bien à eux. En début de cours, sur une thématique donnée, ils font un tour de table pour recenser les problèmes rencontrés par les stagiaires sur le terrain, problèmes qui sont scrupuleusement notés sous forme de liste au tableau. Et ils passent le reste de la journée à ne pas y apporter de solution. Toute question précise de la part des stagiaires est invariablement accueillie par un "nous examinerons cette question plus tard" assortie d'une épaisse tartine de langue de bois. En prenant du recul, je suis fascinée par la puissance inexorable de la machine Education Nationale qui se déploie devant moi. Et en arrière-plan, le souvenir prégnant d'Orwell sinue dans mon esprit: "Ministry of Thought", "Ministry of Truth", "Minithought", "Minitruth".
Et tandis que les formateurs parlent, mon esprit remonte le courant. Je m'interroge sur cet art de l'esquive. A quelle formation les formateurs ont-ils eu droit pour devenir les formateurs qu'ils sont aujourd'hui?
Un stagiaire a eu un bon mot la semaine dernière: "Je me suis trompé en disant que l'on n'apprenait rien ici. En fait, on apprend la politique."
04 octobre 2009
La chanson bi-fluorée du dimanche