06 octobre 2009
Teacher Balboa
Mais vous vous en doutez, ce n'est pas à cause de l'IUFM que j'en ai gros sur la patate. Enfin, pas seulement. Parce que, fondamentalement, je me dis que deux journées à être payée à écouter des discours valent toujours mieux qu'une seule heure de close contact avec les crocodiles.
Car l'impression des premiers jours ne s'est pas démentie. J'ai toujours une classe de Seconde agréable et coopérative et une Seconde infernale en refus total de coopération. L'originalité de cette dernière tient à sa composition. En général, dans une classe qui chahute, vous avez une petite poignée de meneurs identifiables et potentiellement épinglables à ce titre. Mais les crocodiles sont collectivement insupportables. A trente-cinq. Le prof aboie, la caravane de crocodiles passe, pépère.
Ils se tapent pendant les cours, se traitent ponctuellement d' "enculés" dans la classe, se donnent des coups de pieds sous les tables, volent systématiquement la trousse du voisin pour mieux s'en jeter le contenu au visage lorsque j'ai le dos tourné (voire même devant moi), refusent toute forme de travail à la maison. Leur avenir est une chose totalement abstraite à leurs yeux. Leur immaturité est flagrante. A seize ans, lorsqu'on les questionne sur le métier qu'ils voudraient exercer plus tard, les garçons répondent: 1) footballeur, 2) chanteur, 3) acteur. Les filles sont un peu plus pragmatiques mais non moins dissipées.
Ma classe, avec eux, c'est la jungle amazonienne et mon quotidien de prof, c'est Crocodiles vainqueurs sur prof par knock-out. Leur insolence, leur je-m'en-foutisme, leur irrespect et leur arrogance sont si grands que j'en perds mes moyens devant eux. Ils sont glissants comme des anguilles, rien n'a de prise sur eux. Il faut dire que l'Education Nationale, à coup de décrets d'une stupidité rare, pondus par des technocrates qui n'ont jamais vu une classe de leur vie, encore moins en banlieue sensible, a excrété les règles suivantes:
- les punitions collectives sont interdites,
- il est interdit de faire copier des lignes en punition (certains lycées tolèrent néanmoins que l'on fasse copier le règlement intérieur et seulement en partie),
- il est interdit de mettre un zéro de punition si l'élève a refusé de rendre son devoir (car dans ce cas, les Instructions Officielles stipulent qu'il est "non évaluable"),
- il est interdit d'utiliser sa matière comme punition, car, dixit, l'enseignement ne doit pas être une punition,
- il est interdit d'exclure un élève d'un cours,
- et, pour corser l'aventure, dans mon lycée, il n'y a pas de système de retenues, sauf si les profs les assurent eux-mêmes, en faisant des heures sup' non rémunérées. Tentant, n'est-ce pas.
Je vous laisse imaginer le casse-tête pour venir à bout des énergumènes crocodiles sans le moindre système de punition autre que l'avertissement de conduite. En gros, tout repose sur votre charisme naturel et leur envie de coopération.
Dans ces moments-là, je songe au film Harry Potter and the Sorcerer's Stone, où le surveillant Mr Argus Filch maugrée: "A pity they let the old punishment die... Was a time detention found you hanging by your thumbs in the dungeons... God, I miss the screaming." ("Quel dommage qu'ils aient supprimé les punitions à l'ancienne... Il fut un temps où l'on passait ses retenues suspendus par les pouces dans les donjons... Bon dieu, que les hurlements me manquent.")
Et c'est là que l'on découvre que l'enseignement, c'est un peu comme le tennis. Face à un adversaire meilleur que vous, vous vous dépassez, vous excellez, chaque geste devient spontané, fluide, les enchaînements se font d'eux-mêmes. Tandis que face à un adversaire moins bon que vous, tout à coup, tous vos services terminent au filet, vous loupez une balle sur deux et chassez les mouches avec votre raquette. Ainsi, un cours rigoureusement identique dispensé à ma classe de Secondes travailleurs puis aux crocodiles produit des effets diamétralement opposés. Avec les premiers, tout coule de source. Il y a comme un liant magique, une glu invisible qui fait que, même lorsque par manque d'expérience je fais un coq à l'âne entre deux activités, les élèves comblent spontanément les trous. Comme dans Droopy, le héro prof sort toujours vainqueur.
En revanche, avec les crocodiles, quelles que soient mes actions, je suis immédiatement mise en situation d'échec, et les trente-cinq reptiliens m'observent goguenards, la gueule béante, les crocs étincelants.
Exemple.
Moi (positive et souriante): Okay, open your books page 16.
[Absence de réaction]
Moi: Who doesn't have their books?
[Il n'y a même pas un livre pour trois élèves]
Moi (premier rétablissement sur corde raide au-dessus du vide): Okay, let's try something else. Did you do the homework? Have you prepared the analysis of cartoon n°2?
Crocodile 1: zyva, Madame, si personne il l'a fait, ça veut dire qu'y'avait pas d'travail.
Moi (deuxième rétablissement sur corde raide, début de vertige): Yes, there was some homework. Okay, I'm going to give you five minutes to prepare analysis of cartoon n°2.
[5 minutes plus tard]
Moi: I would like to hear your analysis, Crocodile 2.
Crocodile 2: Nan, j'ai rien à dire.
Moi (positive attitude): Come on, I'm sure you have something to say. It's the same as for cartoon n°1. You can do it.
Crocodile 2: Nan, j'veux pas parler, j'dirai rien.
Moi (bravant les interdits ministériels): Do you want me to give you a zero?
Crocodile 2: Ben donnez-le moi l'zéro alors, moi j'm'en fous.
[Le prof s'écrase au sol, version omelette]
Si l'inspecteur me rend visite avec cette classe-là, je peux vous dire d'avance que c'est mort pour ma titularisation.
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