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(Of course, any resemblance to the names, character, or history of any person is coincidental and unintentional...) (Bien sûr, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence...)

06 juin 2007

Prendre un enfant par la main

"Comme un écheveau de laine entre les mains d'un enfant
Ou les mots d'une rengaine pris dans les harpes du vent
(...)
Comme le chemin de ronde que font sans cesse les heures
Le voyage autour du monde d'un tournesol dans sa fleur
Tu fais tourner de ton nom tous les moulins de mon coeur"

(Eddy Marnay)

Il était une fois en Italie une jeune fille prénommée Wanda. Wanda était orpheline, des parents d'adoption l'avaient élevée. D'eux, l'histoire de ne dit rien. Wanda voulait danser, alors, elle a grandi à la Scala de Milan. A dix-sept ans, elle est devenue Prima Ballerina della Scala, le titre juste en-dessous de Danseuse Etoile. Elle faisait la couverture des magazines de mode de l'époque, avec sa grâce et son visage d'un autre temps.

Aux abords de la cinquantaine, Wanda a croisé ma route. Elle avait délaissé ce prénom au profit de celui de Giulia et était devenue la maîtresse d'un homme marié qui présidait la filiale milanaise du laboratoire pharmaceutique de mon père. Moi, je venais de naître. Invitée à mon baptême et alors que j'avais déjà un parrain et une marraine choisis dans le domaine des arts - mes parents se voulant auspicieux comme de bonnes fées - elle s'est prise d'affection pour le petit poupon joufflu et rieur que j'étais, a déclaré qu'elle serait ma marraine de coeur. Ce qu'elle n'a jamais cessé d'être jusqu'à son dernier souffle, bien longtemps après la défection du parrain et de la marraine en titre. Par son statut de maîtresse de Giorgio, elle avait renoncé pour lui à avoir des enfants. Dans ses derniers instants, elle m'a confié l'avoir beaucoup regretté: "Se potessi cambiare qualcosa, vorrei una famiglia". Dans cette Italie si conservatrice des valeurs familiales, j'imagine quelle a pu être sa souffrance, elle qui était née sans famille, de ne pas avoir su créer dans sa vie ce qui lui tenait tellement à coeur.

Je me souviens d'un séjour dans notre maison d'Ecosse, je devais avoir dix ans tout au plus et Giulia me faisait répéter dans la bibliothèque des exercices de danse à une barre imaginaire: "Su, cara, prrrémièrrre possition, così", "Facciamo l'arabesque", "Seconda, terza, quarta posizione", "Dritta la gamba!"... Giulia enseignait désormais la danse à la Scala. Elle avait un visage doux, maquillé emphatiquement à la mode des années soixante, les yeux fardés de bleu et la bouche fuchsia qui rehaussaient le blond cendré de ses cheveux. Loin du bitume milanais, ses pieds la faisaient souffrir, déformés par des années de studieuses pointes.

J'effeuille l'album de photos du baptême, en l'église de Ménerbes, dans le Lubéron, le village de Picasso, qui habitait au bout de la rue avec Dora Maar. Laïos, notre gros chien Bouvier des Flandres, moi assise par terre sur le perron de pierre de notre maison, "l'Hôtel de Tingry", sous le regard attentif de Giulia, ou bien tenue fièrement dans ses bras, vêtue de ma robe de baptisée. Ressurgissant du passé, la musicalité de sa voix joyeuse sonne encore intacte à mes oreilles. Je reconnaîtrais ce timbre-là entre mille. Giulia était toute de grâce et d'élégance.

Je me souviens aussi de la dernière fois où je lui ai rendu visite à Milan, l'année 2000, je crois, où elle a ressorti les photos de sa gloire passée, les couvertures de magazine. Elle m'a offert ses pointes en satin rouge avec les longs rubans. J'ai emprunté des photos pour les dupliquer. Quelle bonne idée j'ai eue ce jour-là, car tout le reste a disparu. Lors de mon passage à Milan il y a trois semaines, j'ai erré un moment sur les lieux de ses anciennes adresses: Pizza della Repubblica, Piazza Vesuvio, m'agrippant aux bribes du passé.

Comme tout cela est loin. Giulia nous a quittés presque en même temps que mon père, l'été 2004, suivie de près par Giorgio, qui n'a pu lui survivre. Jusqu'au bout ils s'étaient aimés en cachette, quarante-sept années de secret, une vie. Quelle drôle d'histoire. La dernière fois que je lui ai parlé, Giulia m'avait promis de me faire visiter "sa" Scala, qui venait de rouvrir après de longs travaux. Voilà une promesse qui, tristement, ne sera jamais tenue.

Lors de ce coup de fil où elle s'est confiée, elle m'a dit que, dans son coeur, j'avais toujours été sa fille d'adoption, qu'elle était fière de moi, de mon accent italien impeccable, de la réussite de mes études. Elle m'a dit qu'à sa mort, elle me laisserait le peu qu'elle possédait, des bijoux auxquels elle tenait.

Malgré le nombre impressionnant de personnes mortes autour de moi, puisque je n'ai désormais presque plus de famille, je n'ai jamais rien hérité, ou presque. Pas un centime de mon père, poursuivi par le Fisc, et dont il a fallu renoncer à l'héritage par procédure au tribunal de grande instance, pour éviter d'être solidaire de ses "dettes" fiscales. Je n'aurai sans doute rien de ma mère non plus, elle aussi victime de la solidarité fiscale par le biais du mariage [La promesse d'abroger cette loi absurde est bien le seul point du programme de notre nouveau président qui ait retenu mon attention; hélas, je doute que, si elle passe, cette loi soit rétroactive]. J'ai hérité une fois d'une arrière-grand-tante, qui avait mentionné - on m'a dit par erreur - ses petits-neveux sur son testament. Un vieux miroir, une vieille pendule, une vieille armoire. J'avais quinze ans.

Giulia m'a envoyé ses bijoux, avec la promesse de ne pas vendre certains, notamment un petit médaillon orné d'un trèfle à quatre feuilles en jade. Un autre sac contenait ses pointes d'apparat en satin bleu opale. Je les ai serrées dans mes bras.

J'ai respecté ses désirs à la lettre, conservant les deux ou trois bijoux qu'elle avait stipulés. J'ai vendu les autres en me jurant que cet argent servirait une cause symbolique qui fasse honneur à Giulia. Je me suis acheté mon premier boîtier numérique qui a changé la donne pour moi sur le plan professionnel en m'ouvrant les portes des agences. Giulia tenait à mon avenir, je sais qu'elle aurait approuvé ce choix. Et il restait encore quelques deniers que j'ai réservés pour une seconde cause.

A la mort de Giulia, Maman m'a appris son passé d'orpheline, que celle-ci m'avait toujours soigneusement caché. Wanda, cette consonance germanique dont je ne comprenais pas l'origine, était le prénom que lui avait donné sa famille d'adoption. Le voile était levé sur la pudeur de Giulia. Cette révélation d'outre-tombe m'a bouleversée. Orpheline, elle m'avait adoptée par la grande famille du coeur et je me sentais investie, à mon tour, du devoir de transmettre cette adoption.

J'ai toujours envisagé de manière sérieuse d'adopter un ou plusieurs enfants. Il y a quelques années, j'étais sortie avec un garçon sicilien qui, à la suite d'une maladie, avait des raisons de redouter une stérilité. Nous avions abordé la question de l'adoption très sereinement. A elle seule, la Chine, avec sa politique encore vivace de l'enfant unique, continue de produire annuellement plus de dix millions d'orphelins. Et ce n'est que la Chine.

Mais voilà, célibataire, sans argent, sans homme, je ne me vois pas du tout aller à l'encontre de mes grands principes d'équilibre familial pour entamer une procédure d'adoption d'un enfant dans ces conditions déplorables. Ce serait pure absurdité. Et puis je ne suis pas encore prête. Alors je viens d'opter pour ce qui s'en rapproche le plus, en remplissant une demande de parrainage d'enfant du Tiers-Monde. Entre l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Asie, j'ai choisi l'Asie, dont je connais la culture et une bonne partie de la géographie et dont les habitants ont depuis longtemps eu raison de mon coeur. Le Cambodge, après mes modestes expériences humanitaires sur place, s'imposait comme une évidence. J'ai choisi une petite fille plutôt qu'un garçon, car je suis sensible à la condition féminine, bien sûr, à l'extrême nécessité de les instruire dans un Tiers-monde machiste où les hommes ont un bien meilleur sort et puis, tout simplement, parce que j'ai l'idée - peut-être naïve - que je serai plus douée sur le plan maternel en général avec un bébé fille en premier (un moins gros casse-tête à mon sens que de tenter de décrypter une psyché masculine miniature!). Par extension, je saurai davantage quoi raconter à une petite fille dans une correspondance de marraine.

Le formulaire de demande est prêt à l'envoi et le destin de Giulia sur le point de se perpétuer. Je vous tiens informés dès que j'ai une réponse. Je suis impatiente, j'ai hâte de découvrir le petit visage de ma filleule, de lire son quotidien et l'histoire de son village. De chercher frénétiquement sur une carte la ville la plus proche de chez elle, de penser qu'un jour je lui rendrai visite. De me dire que mon mince argent pourra être utile à sa vie, purifier son eau, lui acheter des crayons et des cahiers, la vacciner contre les pandémies, lui offrir des habits propres; un semblant de sérénité et d'espoir d'avenir dans un environnement hostile.

Posté par blogdifferent à 11:08 AM - The Godmother - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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