24 octobre 2009
Cien años de soledad
Quand je dis qu'il y a de grands moments de solitude dans ce métier...
Lundi, j'ai donné un texte à caractère informatif sur New-York à mes Secondes: quartiers, monuments, prix et horaires desdits monuments, etc. Suivant les préceptes de la "méthode actionnelle" (non, non, ce n'est pas du jargon de l'Actor's Studio, vous ne le savez pas si vous n'êtes pas prof, mais grosso modo tous les quinze ans, les technocrates du Ministère élaborent des Instructions Officielles révolutionnaires qui balayent les précédentes et établissement un nouveau courant de pensée dans l'air du temps. Il y a ainsi eu la "méthode audio-orale", la "méthode béhavioriste", la "méthode structuro-globale audio-visuelle", la "méthode notionnelle-fonctionnelle", et j'en passe, parce que ça dure depuis 1900), je disais donc, suivant les préceptes de la "méthode actionnelle" en vigueur, je dois construire mes cours en fonction d'une "tâche finale" à fonction socialisante (je laisse ce concept à votre appréciation). A l'aide du texte distribué, j'ai donc écrit la consigne suivante au tableau: "Write a tourist brochure on New York using the information from the text".
A la fin de l'heure, cinq élèves n'avaient pas fait le travail et n'avaient bien sûr pas levé la main pour demander de l'aide. Je m'approche de l'un d'eux pour m'enquérir de la raison: "Pourquoi tu n'as pas fait l'exercice, Nabil?". Réponse de Nabil: "C'est quoi, Madame, une brochure?"
Ah ben forcément...
23 octobre 2009
Mind the gap
Au lycée, la question du matériel pour les cours de langues est délicate. Trois lecteurs de CD pour une trentaine de collègues, 1 rétroprojecteur pour 4 salles, 1 tv mais aucun lecteur dvd ou magnétoscope, et 1 labo de langues préhistorique ne fonctionnant qu'avec des cassettes alors que depuis une dizaine d'années, toutes les méthodes de langues sont sur CD (à titre indicatif, dans mon précédent lycée à Paris, classé ZEP, et donc doté de finances supplémentaires, chaque prof avait son lecteur CD nominatif, et l'on comptait 1 rétroprojecteur pour chaque salle, 1 tv + lecteur dvd dans de nombreuses salles, et plusieurs labos de langue dernier cri).
De guerre lasse, et comme les Instructions Officielles devant lesquelles je suis priée de faire la courbette stipulent que je dois faire des exercices de compréhension orale, je suis allée chez Darty m'acheter un lecteur de clefs USB avec hauts-parleurs incorporés, dont la taille réduite fait que le son n'est pas toujours suffisant, mais qu'il tient dans mon casier de prof, condition sine qua non.
Pour introduire une séquence de cours sur New York, j'ai décidé de faire une compréhension orale sur la chanson "(I want to live in) America" de West Side Story, film que j'avais introduit par le biais de Roméo et Juliette dont il transpose l'histoire. La seule chose que j'espérais des crocodiles, c'était une semblant de reconnaissance du fait que cet interlude musical était distrayant et ludique par rapport à nos cours habituels, sur le mode de "Merci Madame, c'est sympa de faire une chanson". Et comme ils sont fans de comédies musicales, je m'attendais à un accueil favorable. Que nenni. Oh comme le professeur est un être apte à se fourvoyer avec des attentes irréalistes.
Je passe la chanson.
Crocodile 1: Eh, Madame, c'est quoi c'truc?
Crocodile 2: Elle est nulle vot' chanson.
Crocodile 3: C'est quoi cette musique, Madame, c'est d'la musique de dessin-animé ça.
Crocodile 4 (entre deux fous rires): C'est quoi ces voix bizarres, Madame.
Moi (gardant mon calme à grand peine): Ce n'est pas parce que c'est différent de ce que vous écoutez d'habitude que ce n'est pas digne d'intérêt.
Crocodile 5: Mais Madame, ça s'fait pas d'travailler sur des trucs des années 60.
Moi (la moutarde montant): Et vous auriez voulu qu'on travaille sur quoi, Eminem?!
(Les crocodiles se gaussent collectivement)
Crocodile 5: Oh la la, la prof hein! Eminem c'est vieux, Madame, moi j'avais 5 ans quand il a commencé à chanter.
Your Honor, I rest my case.
Ce petit cirque a continué pendant un quart d'heure, au bout duquel, exaspérée par leur mépris ostentatoire à l'encontre de toute forme de culture depuis le début de l'année, j'ai interrompu le cours pour les engueuler en français pendant cinq minutes d'affilée: "J'en ai marre de vos réactions de gogols. C'est pas parce que vous vivez dans un monde sans culture que vous ne devez pas être curieux de ce qui se passe en dehors de votre petit monde!" Mea culpa, ça m'a échappé.
Eh bien, figurez-vous que c'est apparemment le truc le plus pédagogique que j'aie fait depuis le début de l'année. Cela fait deux cours qu'ils sont sages.
08 octobre 2009
Où Cambridge en prend pour son grade

07 octobre 2009
Il eÛt Fallu Mieux (faire)
Cours à l'IUFM hier.
En deux heures, on a réussi à faire un tour de table sur le thème "votre meilleur et votre pire souvenir en tant qu'élève". Et pourtant, on n'était qu'une quinzaine. L'instructeur n'était pas antipathique, les anecdotes parfois amusantes, mais bon, j'ai cette drôle d'impression que j'aurais pu récolter la même conversation au café du Commerce.
Les collègues stagiaires de l'autre groupe, qui avaient eu ce cours la semaine passée, nous attendaient à la sortie, moqueurs: "Alors, c'était bien la thérapie de groupe?"
06 octobre 2009
Teacher Balboa
Mais vous vous en doutez, ce n'est pas à cause de l'IUFM que j'en ai gros sur la patate. Enfin, pas seulement. Parce que, fondamentalement, je me dis que deux journées à être payée à écouter des discours valent toujours mieux qu'une seule heure de close contact avec les crocodiles.
Car l'impression des premiers jours ne s'est pas démentie. J'ai toujours une classe de Seconde agréable et coopérative et une Seconde infernale en refus total de coopération. L'originalité de cette dernière tient à sa composition. En général, dans une classe qui chahute, vous avez une petite poignée de meneurs identifiables et potentiellement épinglables à ce titre. Mais les crocodiles sont collectivement insupportables. A trente-cinq. Le prof aboie, la caravane de crocodiles passe, pépère.
Ils se tapent pendant les cours, se traitent ponctuellement d' "enculés" dans la classe, se donnent des coups de pieds sous les tables, volent systématiquement la trousse du voisin pour mieux s'en jeter le contenu au visage lorsque j'ai le dos tourné (voire même devant moi), refusent toute forme de travail à la maison. Leur avenir est une chose totalement abstraite à leurs yeux. Leur immaturité est flagrante. A seize ans, lorsqu'on les questionne sur le métier qu'ils voudraient exercer plus tard, les garçons répondent: 1) footballeur, 2) chanteur, 3) acteur. Les filles sont un peu plus pragmatiques mais non moins dissipées.
Ma classe, avec eux, c'est la jungle amazonienne et mon quotidien de prof, c'est Crocodiles vainqueurs sur prof par knock-out. Leur insolence, leur je-m'en-foutisme, leur irrespect et leur arrogance sont si grands que j'en perds mes moyens devant eux. Ils sont glissants comme des anguilles, rien n'a de prise sur eux. Il faut dire que l'Education Nationale, à coup de décrets d'une stupidité rare, pondus par des technocrates qui n'ont jamais vu une classe de leur vie, encore moins en banlieue sensible, a excrété les règles suivantes:
- les punitions collectives sont interdites,
- il est interdit de faire copier des lignes en punition (certains lycées tolèrent néanmoins que l'on fasse copier le règlement intérieur et seulement en partie),
- il est interdit de mettre un zéro de punition si l'élève a refusé de rendre son devoir (car dans ce cas, les Instructions Officielles stipulent qu'il est "non évaluable"),
- il est interdit d'utiliser sa matière comme punition, car, dixit, l'enseignement ne doit pas être une punition,
- il est interdit d'exclure un élève d'un cours,
- et, pour corser l'aventure, dans mon lycée, il n'y a pas de système de retenues, sauf si les profs les assurent eux-mêmes, en faisant des heures sup' non rémunérées. Tentant, n'est-ce pas.
Je vous laisse imaginer le casse-tête pour venir à bout des énergumènes crocodiles sans le moindre système de punition autre que l'avertissement de conduite. En gros, tout repose sur votre charisme naturel et leur envie de coopération.
Dans ces moments-là, je songe au film Harry Potter and the Sorcerer's Stone, où le surveillant Mr Argus Filch maugrée: "A pity they let the old punishment die... Was a time detention found you hanging by your thumbs in the dungeons... God, I miss the screaming." ("Quel dommage qu'ils aient supprimé les punitions à l'ancienne... Il fut un temps où l'on passait ses retenues suspendus par les pouces dans les donjons... Bon dieu, que les hurlements me manquent.")
Et c'est là que l'on découvre que l'enseignement, c'est un peu comme le tennis. Face à un adversaire meilleur que vous, vous vous dépassez, vous excellez, chaque geste devient spontané, fluide, les enchaînements se font d'eux-mêmes. Tandis que face à un adversaire moins bon que vous, tout à coup, tous vos services terminent au filet, vous loupez une balle sur deux et chassez les mouches avec votre raquette. Ainsi, un cours rigoureusement identique dispensé à ma classe de Secondes travailleurs puis aux crocodiles produit des effets diamétralement opposés. Avec les premiers, tout coule de source. Il y a comme un liant magique, une glu invisible qui fait que, même lorsque par manque d'expérience je fais un coq à l'âne entre deux activités, les élèves comblent spontanément les trous. Comme dans Droopy, le héro prof sort toujours vainqueur.
En revanche, avec les crocodiles, quelles que soient mes actions, je suis immédiatement mise en situation d'échec, et les trente-cinq reptiliens m'observent goguenards, la gueule béante, les crocs étincelants.
Exemple.
Moi (positive et souriante): Okay, open your books page 16.
[Absence de réaction]
Moi: Who doesn't have their books?
[Il n'y a même pas un livre pour trois élèves]
Moi (premier rétablissement sur corde raide au-dessus du vide): Okay, let's try something else. Did you do the homework? Have you prepared the analysis of cartoon n°2?
Crocodile 1: zyva, Madame, si personne il l'a fait, ça veut dire qu'y'avait pas d'travail.
Moi (deuxième rétablissement sur corde raide, début de vertige): Yes, there was some homework. Okay, I'm going to give you five minutes to prepare analysis of cartoon n°2.
[5 minutes plus tard]
Moi: I would like to hear your analysis, Crocodile 2.
Crocodile 2: Nan, j'ai rien à dire.
Moi (positive attitude): Come on, I'm sure you have something to say. It's the same as for cartoon n°1. You can do it.
Crocodile 2: Nan, j'veux pas parler, j'dirai rien.
Moi (bravant les interdits ministériels): Do you want me to give you a zero?
Crocodile 2: Ben donnez-le moi l'zéro alors, moi j'm'en fous.
[Le prof s'écrase au sol, version omelette]
Si l'inspecteur me rend visite avec cette classe-là, je peux vous dire d'avance que c'est mort pour ma titularisation.
05 octobre 2009
"Lasciate ogni speranza voi ch'intrate"
J'en ai gros sur la patate ces jours-ci. J'en perds le sommeil (il suffit de voir les horaires de mes posts...). Une semaine avant les oraux de l'agrég, je m'étais mise ponctuellement aux somnifères, pour éviter de revivre les cinq nuits blanches d'affilée endurées lors des écrits. Je n'ai pas récupéré un sommeil correct depuis ce moment-là. J'ai enchaîné les insomnies agrégatives au décalage horaire thaïlandais et désormais je subis les insomnies du stress enseignant.
Les conditions sont difficiles. Je me lève à 6 heures presque tous les jours, et je suis rarement de retour avant 19h30. Les jours fastes, quand les transports en commun fonctionnent correctement, j'ai trois heures de trajet quotidien. Et quand les ruptures de caténaires alternent avec les grèves de personnel, l'addition peut atteindre les cinq heures de trajet. Lorsque j'arrive chez moi le soir, je suis exsangue. Je mange, je m'effondre sur mon lit et je lave mon cerveau du contenu de mes journées devant une série télévisée en attendant le sommeil, qui se fait de plus en plus rare et de plus en plus agité.
Je ne survis aux dites journées qu'à coup de multivitamines et comprimés contre les malaises vagaux. Je lutte pour ne pas défaillir presque à chaque cours, tant la fatigue est intense. Le dimanche soir, je suis si peu reposée que les larmes me viennent presque aux yeux de me dire que la semaine recommence déjà. Il faut dire que le lundi est jour maudit: j'enchaîne trois heures de cours avec les crocodiles. Et c'est un euphémisme que de dire que j'y vais à reculons. Il y a dix jours, j'ai commis l'erreur stratégique de vouloir me changer les idées en tentant deux sorties dans le week-end, au lieu de l'unique sortie que je m'autorise habituellement le vendredi soir. Le couperet est vite tombé: lundi, j'ai dû me faire porter pâle au lycée parce que je ne tenais pas debout. C'est si frustrant cette santé de merde qui me restreint en tout et qui me fait payer le tribut de chaque tentative d'incartade.
A l'IUFM, Ubu rencontre une nouvelle fois Kafka. Vous vous pourléchez les babines devant l'intitulé du cours "Autorité" en vous disant que l'on va vous donner les clefs pour encaisser le face à face musclé avec les crocodiles et vous repartez avec des pontifications abstraites sur la psychologie de l'adolescent.
De temps en temps, un stagiaire pousse un coup de gueule, au demeurant bien futile, et qui ne parvient qu'à le faire subrepticement étiqueter "stagiaire rebelle à surveiller" par les instances supérieures qui ne se priveront pas de disséquer son cas lors de leurs réunions arcanes. En sortant des cours, les collègues stagiaires maugréent: "Qu'est-ce qu'on fout là, on a encore perdu une journée."
Nous avons passé une année de concours d'une intensité extrême, à lire des livres compliqués, à faire fonctionner notre cerveau à plein régime et, à l'IUFM, le contenu s'étire, s'effiloche, s'étiole. L'information est diluée jusqu'à l'enlisement des neurones. Les formateurs ont une technique bien à eux. En début de cours, sur une thématique donnée, ils font un tour de table pour recenser les problèmes rencontrés par les stagiaires sur le terrain, problèmes qui sont scrupuleusement notés sous forme de liste au tableau. Et ils passent le reste de la journée à ne pas y apporter de solution. Toute question précise de la part des stagiaires est invariablement accueillie par un "nous examinerons cette question plus tard" assortie d'une épaisse tartine de langue de bois. En prenant du recul, je suis fascinée par la puissance inexorable de la machine Education Nationale qui se déploie devant moi. Et en arrière-plan, le souvenir prégnant d'Orwell sinue dans mon esprit: "Ministry of Thought", "Ministry of Truth", "Minithought", "Minitruth".
Et tandis que les formateurs parlent, mon esprit remonte le courant. Je m'interroge sur cet art de l'esquive. A quelle formation les formateurs ont-ils eu droit pour devenir les formateurs qu'ils sont aujourd'hui?
Un stagiaire a eu un bon mot la semaine dernière: "Je me suis trompé en disant que l'on n'apprenait rien ici. En fait, on apprend la politique."
17 septembre 2009
Angels & Demons
Le bilan de ces deux premières semaines, c'est que j'ai une Seconde ange et une Seconde démon. Cette dernière me rappelle mes heures les plus pénibles passées en ZEP, tandis que, dans la première, je vis des moments totalement inattendus, propices à justifier mon entrée dans ce métier. Saisissante schizophrénie, et surtout, stupéfiante alchimie que la dynamique de classe.
J'en veux pour preuve le premier jour: pour briser la glace et nous présenter sympathiquement, j'ai organisé un petit jeu où l'on pouvait se poser des questions personnelles en anglais. Avec mes crocodiles, réaction hostile. D'ailleurs, dès que je franchis le seuil de la classe, j'ai l'impression d'être le flic qui fait intrusion dans la cité et qui va se faire caillasser. Je suis l'ennemie naturelle, la femme à abattre. Ambiance glaçante, à la Tatie Danielle. Ils ne me connaissent pas, mais ils me détestent déjà. Je ne les intéresse visiblement pas. Aucun des 32 élèves ne m'a posé une question sur moi, et ils ont maugréé pendant tout l'exercice qui, inutile de le préciser, a été un four total. Comportement navrant.
Heure suivante. Je propose le même exercice. Et là, les mines se réjouissent, les sourires s'élargissent et les questions fusent comme des roquettes dans l'enthousiasme général. Extrait:
[N.B. Les prénoms ont évidemment été modifiés, mais respectent le plus possible les prénoms réels.]
Marjanna: "Madame! Madame! How old are you?"
Nabil: "Eh, ça s'fait pas de d'mander l'âge!"
Mona: "Madame! What are your favourite hobbies?"
Moi: "My hobbies are traveling and photography."
Hafsa (audacieuse): "Madame! What do you think of Barack Obama?"
[Moi: réponse élaborée et prudente]
Fatoumata (se lance, timidement): "Madame! Have you got brothers and sisters?"
Moi: "I have 2 half-brothers and 1 half-sister".
Hafsa (qui n'a décidément ni la langue ni les yeux dans sa poche): "Madame, are you British?"
[Je lui ai donné un point de bonus pour avoir su identifier mon accent.]
Nicolas: "Madame! Do you have children?"
Moi: "Not yet."
Kalil (sourire en coin): "Madame! Madame! Are you married?"
Moi: "No, I'm not married."
Kalil (yeux de biche): "Oooooh, Maaa-daaaame, dîtes pas ça..."
Je les aime déjà.
02 septembre 2009
Wille zur Macht
S'il est une chose que le personnel administratif des lycées maîtrise, c'est son tout petit pouvoir qui, lors de la (pré-)rentrée, enfle, enfle, enfle, comme une certaine grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf. Une demi-heure pour obtenir un casier et deux clefs de salle. Vingt minutes pour créer une carte de cantine et mettre quelques euros dessus. Il suffit de pousser la porte d'un bureau d'intendance pour voir les aiguilles de votre montre ralentir jusqu'au mouvement imperceptible. Car l'intendante ne vit pas dans la même galaxie temporelle que la vôtre. Elle est la Maîtresse des Clefs, et sa galaxie très spéciale sort tout droit du film culte Ghostbusters.
"DANA has become ZUUL. Eerie music plays. She has wild hair and a bright orange dress.
PETER: That's a different look for you, isn't it?
DANA: Are you the Keymaster?
PETER: Not that I know of.
She slams the door in his face. He knocks again.
DANA: Are you the Keymaster?
PETER: Yes. I'm a friend of his. He told me to meet him here. I didn't get your name.
DANA: I am Zuul. I am the Gatekeeper.
PETER: What are we doing today, Zuul?
DANA: We must prepare for the coming of Gozer.
(...)
LOUIS: I am Vinz. Vinz Clortho, Keymaster of Gozer, Volguus Zildrohar, Lord of the Sebouillia. Are you the Gatekeeper?"
Et la queue devant lesdits bureaux d'intendance enfle, enfle, enfle, elle aussi. De l'intérieur, vous parviennent gloussements de joie et anecdotes de vacances. L'intendante est au té-lé-phone. Elle tient votre sentiment d'impatience dans le creux de sa main et sa jouissance est extrême. Car, en ce jour de pré-rentrée, nul ne peut contester sa puissance.
Une variante du téléphone consiste à se rendre indisponible. Porte verrouillée, intendante aux abonnés absents, et votre liste de choses à faire s'allonge au fil des heures. Personnage créatif, vous tentez de contourner le problème. Vous frappez au bureau d'à côté. "Ah, non, mademoiselle, il n'y a que l'Intendante qui puisse vous donner cette clé-là." Fin de non recevoir.
Fin de journée: casier et clefs acquis, titre du manuel scolaire en vigueur obtenu, collègues salués, cantine éprouvée. Mais un manque certain agace encore votre cerveau. Vous n'avez toujours pas vos listes d'élèves. On vous a juste dit que, lundi, vous seriez une sorte de viande appétissante devant environ 36 crocodiles (par enclos).
Secrétariat de la scolarité.
Moi: "Bonjour, j'aimerais avoir la liste de mes élèves, s'il vous plaît."
La secrétaire (renfrognée): "Je ne peux pas vous la donner."
Moi: "Euh, pourtant, ce n'est pas un secret d'état, puisque ce sont mes élèves."
La secrétaire (jouissant secrètement): "Voyez ça avec la CPE."
J'arpente les couloirs en quête de la CPE.
Moi: "Bonjour, je voudrais savoir si vous pourriez me communiquer la liste de mes élèves?"
La CPE: "Les professeurs principaux auront les listes dans une heure, à la sortie de la réunion."
Moi: "La professeur principale des 2nde m'a dit qu'elle ne pouvait assister à la réunion, et moi je dois partir. Mais ils ont les listes au secrétariat de la scolarité, ils m'ont dit qu'ils pouvaient me les donner si vous étiez d'accord."
La CPE: "Je ne peux rien faire pour vous. Repassez demain."
Moi: "Madame, demain je serai à l'IUFM, je ne reviens que lundi, le jour où j'ai cours. Donc j'aimerais bien avoir la liste de mes élèves avant mon cours."
La CPE: "Ecoutez, si j'y pense, je vous la mets dans votre casier demain."
Moi (de guerre lasse, façon retraite d'Austerlitz): "Ok, merci."
En fait, la pré-rentrée, c'est Nietzsche qui rencontre Kafka qui rencontre Ubu.
01 septembre 2009
BD: sauce gribiche ou sauce au poivre?
Pré-rentrée.
Debout à 5h30 du mat, ça fait mal. Mais l'anticipation du premier jour maintient mes paupières bien ouvertes. Une douche, un café et en route.
Quinze minutes de marche jusqu'à la ligne de métro qui m'économise un changement, une dizaine de stations, puis dix minutes de changement interminable à Gare du Nord, et l'infernale odeur d'urine du quai du RER D me prend à la gorge, à croire que tous les clochards de la gare viennent se soulager là. Vingt minutes de RER complètent l'itinéraire. J'émerge d'un souterrain patibulaire devant un modeste terminal de bus de banlieue dont nul ne dessert mon lycée d'affectation. Aucune plaque de rue pour m'aider et aucun des passants que je hèle ne semble parler mon idiome et encore moins être capable de m'indiquer dans quelle rue je me trouve. Ca commence bien pour me repérer sur le plan Google Maps que j'ai imprimé la veille. Finalement, on m'indique une vague direction, je me mets en marche. Je passe devant un rond-point sans intérêt avec un café où les alcooliques du matin me dévisagent. Je poursuis. Une aimable rangée de pavillons apparaît, cernée d'humbles jardinets. Chacun a son parterre ou ses potiches de fleurs. Un habitant a même construit des nains de jardin et des épouvantails avec des pots en terre cuite peints pour veiller sur ses salades et ses choux-fleurs. Moi qui attendais des barres de HLM, tout cela est étonnamment coquet et pimpant. Et si ces vingt-cinq minutes de marche qui se surajoutent au vingt précédentes ne me paraissaient pas interminables (je songe notamment à la version hivernale et verglacée du même trajet), je trouverais presque à ces instants effleurés par un timide soleil matinal une teneur bucolique.
Incongruité, si l'on considère mon heure de réveil: j'ai réussi à accumuler dix minutes de retard. Toujours pas de panneau qui indique le lycée. Il n'y en aura aucun. Finalement, le bâtiment apparaît, tout en longueur. Il est cerné d'un imposant grillage vert d'environ deux mètres cinquante de hauteur. Je suis glacée par l'impression patibulaire qui se dégage du lieu et qui n'est pas sans évoquer l'institution carcérale. L'enceinte est si grande (comme deux terrains de rugby juxtaposés), que je mets un moment à repérer la minuscule entrée dissimulée dans le grillage et que rien ne balise, sinon une caméra. Je m'approche. Une voix me demande de m'identifier par l'interphone. La petite grille s'ouvre. Personne en vue. Pas très accueillant pour une pré-rentrée. Et vu la configuration du lieu, je n'ai pas la moindre idée d'où peut se situer l'administration à laquelle je suis attendue. Mais mon Cerbère émerge d'une loge invisible et me désigne la direction à prendre avec un sourire qui fleure bon le soleil des Antilles.
[Suite au prochain épisode]
31 août 2009
Jusqu'au bout de l'enfer
En dépit de:
- 1 courrier aux Inspecteurs d'Académie
- 1 courrier à la DAE du Rectorat (service de gestion des personnels)
- 1 courrier au Médecin Conseiller du Recteur d'Académie (détaillant mes problèmes de santé et demandant une affectation proche de mon domicile pour ne pas m'épuiser en trajets)
lesquels ont été copieusement ignorés et n'ont pas reçu la moindre réponse, je suis affectée dans un lycée qui craint du Nord parisien (juste à côté de l'endroit où un proviseur s'est fait casser la gueule en avril, tous les journaux en ont parlé... et dans un quartier où le loisir préféré des habitants semble être de faire cramer des voitures). Tout va bien. J'ai 3 heures de trajet par jour pour rejoindre mon lieu d'affectation, avec 2 heures de plus en option si je dois aller à l'IUFM dans la même journée, le département étant particulièrement étendu, et mon lycée d'affectation et l'IUFM se trouvant chacun à une extrémité opposée du département. Cinq heures de trajet, ça va me laisser tout le temps du monde pour préparer des cours de qualité le soir en rentrant (et corriger des copies), évidemment. D'ailleurs je suis censée donner mon 1er cours le lendemain du jour où on m'annonce officiellement quelles classes j'ai et quels manuels scolaires j'utiliserai.
Mais bon, comme j'ai fait du charme à la secrétaire du proviseur, je sais déjà que j'aurai deux classes de Seconde générale (on ne donne pas de classe de Terminale à un professeur agrégé stagiaire - c'est vrai, quoi, il pourrait ne pas avoir assez de neurones pour préparer des élèves à passer cette chose si difficile qu'on appelle le Baccalauréat et puis, sait-on jamais, il pourrait peut-être relever le niveau général du lycée qui n'a que 75% de réussite toutes sections confondues, et ça, ce serait dommage, hein...).
Il y a des jours comme ça, après avoir passé un an de ma vie à étudier de la littérature médiévale anglaise et les complexes ramifications du système politique américain, pour n'évoquer que cette infime partie du programme, où l'expression "donner de la confiture aux cochons" prend tout son sens. Comprenons-nous bien, ce ne sont pas les élèves que je critique, mais la ridicule disproportion entre le niveau de l'agrégation qui n'a jamais été aussi élevé en raison de la spectaculaire réduction du nombre de postes disponibles et le niveau scolaire français qui n'a jamais été aussi bas. A quoi bon fabriquer de l'élite et en exiger une telle excellence si c'est pour affecter les agrégés pendant 10 ans (le temps moyen nécessaire pour qu'ils aient acquis assez de points de carrière pour obtenir une meilleure affectation) dans les pires lycées de France où n'importe lequel d'entre eux avec la moitié d'un cerveau a envie de se flinguer au bout d'une semaine? Comment penser une seule seconde que creuser un tel écart entre un prof et ses élèves puisse avoir un résultat positif?
Avec les concours, j'avais manqué la sortie du film Entre les murs. J'avais tenté de lire le livre, mais j'avoue que je n'avais pas accroché stylistiquement, le trouvant très inférieur à d'autres sur la même thématique. J'ai eu la chance de voir le film dans l'avion du retour. J'ai frémi, tant le portrait était juste, tant cela m'évoquait ma propre expérience d'enseignement. Surtout les premières minutes du film où des élèves de 14 ans, dissipés à l'extrême, manifestent leur incompréhension des mots "Autrichienne", "trompeur", "spirituel", "argenterie", et "désormais". Comment ne pas être désemparé en tant que professeur devant un tel fossé culturel? Par où commencer quand les bras vous en tombent? Que faire d'élèves qui, au lycée, ne maîtrisent pas les conjugaisons de l'indicatif que notre génération maîtrisait parfaitement dès le CE1? Comment leur enseigner l'anglais par dessus ça...
On ne peut pas blâmer un enfant de la première génération d'immigration d'avoir débarqué il y a deux ans en France. On ne peut pas le blâmer de ne pas parler le français à la maison, d'avoir des parents qui, souvent, ne savent ni lire ni écrire, et seraient bien en peine de l'aider dans ses devoirs. On ne peut pas le blâmer d'être livré à la responsabilité lacunaire de son grand frère, le seul à parler français dans la cellule familiale. On ne peut pas le blâmer de vivre dans un quartier totalement dénué de culture et d'infrastructures, dans une cité où la majeure partie des enfants sont dans le même cas que le sien, ou à peine mieux dans le cas de la seconde génération d'immigration. On ne peut pas le blâmer de grandir au milieu des caïds et de vouloir leur ressembler parce qu'ils détiennent l'illusion du pouvoir. C'est toute la société qui est à refaire. Mais j'ai envie de citer un livre d'enseignant, Journal d'un prof de banlieue de Jean-François Mondot qui m'a touchée et qui résume lucidement la situation:
"Il y a des lieux, en France, où les médecins n'osent plus aller. Où les policiers n'osent plus aller. Où les pompiers n'osent plus aller. Mais où les profs continuent de se rendre, dans des conditions à la limite du supportable. La fracture sociale, il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui se la coltinent."
Et après, on se demande pourquoi les profs descendent dans la rue. Faut dire que les journalistes font toujours un travail formidable et très éthique pour couvrir les grèves de profs: vous remarquerez, ils interviewent toujours la maman d'élève qui a des problèmes de garderie ou les étudiants qui ont la trouille pour leurs examens. Et sur le détail des revendications, niet, jamais un mot. Ca pourrait troubler la digestion de votre plateau repas devant le 20h de Claire Chazal de savoir ce qui se joue réellement au sein de l'Education Nationale. Ca pourrait même vous faire changer de chaîne, et ça, ce serait dommage pour l'audience du journal.
Parfois, je voudrais habiter dans un pays où on ne prend pas les gens pour des cons en permanence.