17 septembre 2009
Angels & Demons
Le bilan de ces deux premières semaines, c'est que j'ai une Seconde ange et une Seconde démon. Cette dernière me rappelle mes heures les plus pénibles passées en ZEP, tandis que, dans la première, je vis des moments totalement inattendus, propices à justifier mon entrée dans ce métier. Saisissante schizophrénie, et surtout, stupéfiante alchimie que la dynamique de classe.
J'en veux pour preuve le premier jour: pour briser la glace et nous présenter sympathiquement, j'ai organisé un petit jeu où l'on pouvait se poser des questions personnelles en anglais. Avec mes crocodiles, réaction hostile. D'ailleurs, dès que je franchis le seuil de la classe, j'ai l'impression d'être le flic qui fait intrusion dans la cité et qui va se faire caillasser. Je suis l'ennemie naturelle, la femme à abattre. Ambiance glaçante, à la Tatie Danielle. Ils ne me connaissent pas, mais ils me détestent déjà. Je ne les intéresse visiblement pas. Aucun des 32 élèves ne m'a posé une question sur moi, et ils ont maugréé pendant tout l'exercice qui, inutile de le préciser, a été un four total. Comportement navrant.
Heure suivante. Je propose le même exercice. Et là, les mines se réjouissent, les sourires s'élargissent et les questions fusent comme des roquettes dans l'enthousiasme général. Extrait:
[N.B. Les prénoms ont évidemment été modifiés, mais respectent le plus possible les prénoms réels.]
Marjanna: "Madame! Madame! How old are you?"
Nabil: "Eh, ça s'fait pas de d'mander l'âge!"
Mona: "Madame! What are your favourite hobbies?"
Moi: "My hobbies are traveling and photography."
Hafsa (audacieuse): "Madame! What do you think of Barack Obama?"
[Moi: réponse élaborée et prudente]
Fatoumata (se lance, timidement): "Madame! Have you got brothers and sisters?"
Moi: "I have 2 half-brothers and 1 half-sister".
Hafsa (qui n'a décidément ni la langue ni les yeux dans sa poche): "Madame, are you British?"
[Je lui ai donné un point de bonus pour avoir su identifier mon accent.]
Nicolas: "Madame! Do you have children?"
Moi: "Not yet."
Kalil (sourire en coin): "Madame! Madame! Are you married?"
Moi: "No, I'm not married."
Kalil (yeux de biche): "Oooooh, Maaa-daaaame, dîtes pas ça..."
Je les aime déjà.
02 septembre 2009
Wille zur Macht
S'il est une chose que le personnel administratif des lycées maîtrise, c'est son tout petit pouvoir qui, lors de la (pré-)rentrée, enfle, enfle, enfle, comme une certaine grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf. Une demi-heure pour obtenir un casier et deux clefs de salle. Vingt minutes pour créer une carte de cantine et mettre quelques euros dessus. Il suffit de pousser la porte d'un bureau d'intendance pour voir les aiguilles de votre montre ralentir jusqu'au mouvement imperceptible. Car l'intendante ne vit pas dans la même galaxie temporelle que la vôtre. Elle est la Maîtresse des Clefs, et sa galaxie très spéciale sort tout droit du film culte Ghostbusters.
"DANA has become ZUUL. Eerie music plays. She has wild hair and a bright orange dress.
PETER: That's a different look for you, isn't it?
DANA: Are you the Keymaster?
PETER: Not that I know of.
She slams the door in his face. He knocks again.
DANA: Are you the Keymaster?
PETER: Yes. I'm a friend of his. He told me to meet him here. I didn't get your name.
DANA: I am Zuul. I am the Gatekeeper.
PETER: What are we doing today, Zuul?
DANA: We must prepare for the coming of Gozer.
(...)
LOUIS: I am Vinz. Vinz Clortho, Keymaster of Gozer, Volguus Zildrohar, Lord of the Sebouillia. Are you the Gatekeeper?"
Et la queue devant lesdits bureaux d'intendance enfle, enfle, enfle, elle aussi. De l'intérieur, vous parviennent gloussements de joie et anecdotes de vacances. L'intendante est au té-lé-phone. Elle tient votre sentiment d'impatience dans le creux de sa main et sa jouissance est extrême. Car, en ce jour de pré-rentrée, nul ne peut contester sa puissance.
Une variante du téléphone consiste à se rendre indisponible. Porte verrouillée, intendante aux abonnés absents, et votre liste de choses à faire s'allonge au fil des heures. Personnage créatif, vous tentez de contourner le problème. Vous frappez au bureau d'à côté. "Ah, non, mademoiselle, il n'y a que l'Intendante qui puisse vous donner cette clé-là." Fin de non recevoir.
Fin de journée: casier et clefs acquis, titre du manuel scolaire en vigueur obtenu, collègues salués, cantine éprouvée. Mais un manque certain agace encore votre cerveau. Vous n'avez toujours pas vos listes d'élèves. On vous a juste dit que, lundi, vous seriez une sorte de viande appétissante devant environ 36 crocodiles (par enclos).
Secrétariat de la scolarité.
Moi: "Bonjour, j'aimerais avoir la liste de mes élèves, s'il vous plaît."
La secrétaire (renfrognée): "Je ne peux pas vous la donner."
Moi: "Euh, pourtant, ce n'est pas un secret d'état, puisque ce sont mes élèves."
La secrétaire (jouissant secrètement): "Voyez ça avec la CPE."
J'arpente les couloirs en quête de la CPE.
Moi: "Bonjour, je voudrais savoir si vous pourriez me communiquer la liste de mes élèves?"
La CPE: "Les professeurs principaux auront les listes dans une heure, à la sortie de la réunion."
Moi: "La professeur principale des 2nde m'a dit qu'elle ne pouvait assister à la réunion, et moi je dois partir. Mais ils ont les listes au secrétariat de la scolarité, ils m'ont dit qu'ils pouvaient me les donner si vous étiez d'accord."
La CPE: "Je ne peux rien faire pour vous. Repassez demain."
Moi: "Madame, demain je serai à l'IUFM, je ne reviens que lundi, le jour où j'ai cours. Donc j'aimerais bien avoir la liste de mes élèves avant mon cours."
La CPE: "Ecoutez, si j'y pense, je vous la mets dans votre casier demain."
Moi (de guerre lasse, façon retraite d'Austerlitz): "Ok, merci."
En fait, la pré-rentrée, c'est Nietzsche qui rencontre Kafka qui rencontre Ubu.
01 septembre 2009
BD: sauce gribiche ou sauce au poivre?
Pré-rentrée.
Debout à 5h30 du mat, ça fait mal. Mais l'anticipation du premier jour maintient mes paupières bien ouvertes. Une douche, un café et en route.
Quinze minutes de marche jusqu'à la ligne de métro qui m'économise un changement, une dizaine de stations, puis dix minutes de changement interminable à Gare du Nord, et l'infernale odeur d'urine du quai du RER D me prend à la gorge, à croire que tous les clochards de la gare viennent se soulager là. Vingt minutes de RER complètent l'itinéraire. J'émerge d'un souterrain patibulaire devant un modeste terminal de bus de banlieue dont nul ne dessert mon lycée d'affectation. Aucune plaque de rue pour m'aider et aucun des passants que je hèle ne semble parler mon idiome et encore moins être capable de m'indiquer dans quelle rue je me trouve. Ca commence bien pour me repérer sur le plan Google Maps que j'ai imprimé la veille. Finalement, on m'indique une vague direction, je me mets en marche. Je passe devant un rond-point sans intérêt avec un café où les alcooliques du matin me dévisagent. Je poursuis. Une aimable rangée de pavillons apparaît, cernée d'humbles jardinets. Chacun a son parterre ou ses potiches de fleurs. Un habitant a même construit des nains de jardin et des épouvantails avec des pots en terre cuite peints pour veiller sur ses salades et ses choux-fleurs. Moi qui attendais des barres de HLM, tout cela est étonnamment coquet et pimpant. Et si ces vingt-cinq minutes de marche qui se surajoutent au vingt précédentes ne me paraissaient pas interminables (je songe notamment à la version hivernale et verglacée du même trajet), je trouverais presque à ces instants effleurés par un timide soleil matinal une teneur bucolique.
Incongruité, si l'on considère mon heure de réveil: j'ai réussi à accumuler dix minutes de retard. Toujours pas de panneau qui indique le lycée. Il n'y en aura aucun. Finalement, le bâtiment apparaît, tout en longueur. Il est cerné d'un imposant grillage vert d'environ deux mètres cinquante de hauteur. Je suis glacée par l'impression patibulaire qui se dégage du lieu et qui n'est pas sans évoquer l'institution carcérale. L'enceinte est si grande (comme deux terrains de rugby juxtaposés), que je mets un moment à repérer la minuscule entrée dissimulée dans le grillage et que rien ne balise, sinon une caméra. Je m'approche. Une voix me demande de m'identifier par l'interphone. La petite grille s'ouvre. Personne en vue. Pas très accueillant pour une pré-rentrée. Et vu la configuration du lieu, je n'ai pas la moindre idée d'où peut se situer l'administration à laquelle je suis attendue. Mais mon Cerbère émerge d'une loge invisible et me désigne la direction à prendre avec un sourire qui fleure bon le soleil des Antilles.
[Suite au prochain épisode]