13 juillet 2009
La 25ème heure
C'est fou ce qu'on s'ennuie quand on n'a plus de concours à passer. Ça ne m'empêche pas de flipper comme une andouille toutes les minutes en me disant, "bon, je révise quoi pour demain?"
Cela fait un an que je n'ai pas lu un livre qu'on ne m'a pas ordonné de lire. Et la pile façon Tour de Pise sur ma table de nuit est là pour en témoigner.
Cogitation n°1: si je suis admise au CAPES, j'offre le champagne aux amis dans mon jardin et je me paie l'iPod Touch qui me fait fantasmer depuis un moment.
Cogitation n°2: si je suis admise à l'agrég, j'offre le champagne, je me paie l'iPod Touch et je me teins les cheveux en rouge vif comme Jennifer Garner dans "Alias".
Parce que, la vérité, c'est que j'ai toujours rêvé de trois couleurs de cheveux (pas en même temps, hein): bleue, rouge pétard et noir corbeau. Mais j'ai toujours été trop poule mouillée pour le faire. Et si je ne le fais pas à 35 ans après une réussite, je ne le ferai jamais, et je ne veux pas de regrets.
Pffff... Encore 2 jours pour les résultats du CAPES et 4 pour l'agrég (vendredi 17).
Je vais devenir barge.
12 juillet 2009
Electricity
Voilà, j'ai fini les épreuves de l'agrégation cet après-midi. Et depuis que je suis rentrée à la maison, je suis comme un vieux clébard qui essaie de se mordre la queue. J'ai l'adrénaline qui court dans les veines, le coeur qui bat, je n'arrête pas de culpabiliser en me disant qu'il faut que je travaille... mais en fait non. C'est terminé. Pour le pire et j'espère le meilleur. Il m'aurait fallu des pincettes à la Orange Mécanique pour me tenir les paupières ouvertes hier (convoquée à 7h, levée à 5h) et ce matin (convoquée à 9h comme vendredi mais épuisée d'avoir enchaîné CAPES + agrég - et à l'agrég, c'est 6 heures d'épreuves/jour), où je me suis retenue de croiser les bras et de roupiller sur mes brouillons, et là, je pourrais presque courir un marathon (pour non-sportives de l'extrême) tant je suis comme une toupie en orbite.
J'ai eu de la chance par deux fois au CAPES (cliquez sur les liens pour voir les fichiers): en épreuve de synthèse, je suis tombée sur un dossier qui contenait un extrait du très culte The Catcher in the Rye (l'Attrape-coeur) de Salinger, que j'avais lu en étant ado, une photo d'un enfant de Diane Arbus et un extrait de l'essai de Ray Raphael, The Men from the Boys, Rites of Passage in Male America, le thème dégagé étant donc le passage à l'âge adulte. En didactique, j'ai eu un dossier sur l'évaluation formative qui était un sujet que je maîtrisais. Je n'ai pas cassé des briques du tout évidemment, mais en grammaire (les faits de langue à analyser sont les segments soulignés dans Salinger) et en didactique, mes deux cauchemars personnels, j'ai sauvé les meubles et c'était un immense soulagement. La restitution immédiate de l'extrait radiophonique portrait sur "religion in the USA" (désaffection des catholiques, religions nouvelles qui gagnent du terrain). Ça s'est bien passé sauf que j'ai un peu mal géré mon temps. Bref, j'ai mes chances. Résultats mercredi 15.

Diane Arbus, Exasperated Boy with a Toy Hand Grenade in Central Park, NYC (1963)
Pour l'agrégation, c'était "another kettle of fish" (= une autre bouilloire de poissons = une autre paire de manches). Les épreuves étaient relativement inhumaines. Et je suis gentille. J'ai tout à disposition, mais là, j'ai franchement la flemme de brancher le scanner. Je ferai ça plus tard.
Pour l'instant, quelques impressions sur la ville de Lille que j'ai découverte à l'occasion du CAPES. Les oraux se déroulaient au Lycée Pasteur, rue des Urbanistes, comme l'an passé. C'est à la fois aux portes de la ville, qui sont de somptueux et très impressionnants édifices médiévaux et à 10 minutes à pied du centre historique, dans un quartier moderne pas très folichon où les prostiputes ont élu domicile. Grâce à Google Maps, j'avais choisi un hôtel à 150 mètres du lycée, un hôtel de la chaîne Accor à 43 euros la nuit. Pratique. J'ai réservé par internet et stressé jusqu'à la dernière minute en me demandant si j'allais vraiment avoir une chambre à l'arrivée (pas de numéro de téléphone, juste un répondeur surtaxé qui renvoie vers le site internet). Ensuite, j'ai stressé jusqu'à la dernière seconde parce que ces crétins de la SNCF avaient annoncé une grève des conducteurs pour le jour où je devais prendre le train. Evidemment, bon sang mais c'est bien sûr, c'était le vendredi 3 juillet, date de la première vague de départ en vacances. Et s'il est une chose que les syndicalistes de la SNCF (et les contrôleurs aériens de l'aéroport Charles-de-Gaulle) maîtrisent, c'est la grêve le jour où ça fait chier le plus de monde possible. Mais je médis, car mon train n'a (une fois n'est pas coutume) pas subi de retard.
1ère constatation: Hôtel Accor = chambre de Playmobils. Couleurs de la chambre: jaune canari, bleu roi et gris. Et pas un meuble dans la chambre qui ne soit fixé au mur (tant pis pour vous si vous aviez prévu de vous faire la malle avec un des magnifiques exemplaires de ce mobilier en contreplaqué premier prix). Pas d'armoire, juste des ceintres, fixes eux aussi. Et les fenêtres, je vous le donne en mille? Fermées. Faut demander la clef à la réception, ce qui est particulièrement plaisant un jour de canicule sans air conditionné.
2ème constatation: quelle riche idée j'ai eue d'emporter un anti-moustiques et des boules Quiès.
3ème constatation: quand les conversations de couloir ne tournent pas autour des mots "didactique", "jury" et "j'ai pas capté la restitution" et que toutes les chambres ne sont pas réquisitionnées par des candidates et leurs man-mans (si, si), je pense que c'est un hôtel de passe.
4ème constatation: on peut être prostituée roumaine pas de première fraîcheur (la quarantaine), avoir les dents noires et toutes cassées, ça n'empêche pas absolument TOUS les hommes qui passent pas là, même ceux qui sont jeunes et bien faits de leur personne, de s'arrêter. Ceci dit, l'exception confirmant la règle, mon coeur s'est serré quand j'en ai vu une aux joues toutes rebondies qui avait l'âge d'être ma fille et dont les déhanchements étudiés et le regard perdu témoignaient déjà, bien tristement, d'une longue pratique alors qu'elle aurait encore dû fabriquer des scoubidous.
5ème constatation: le président du jury a été contraint, lors de la réunion de préparation, de demander aux candidates non sevrées de laisser leurs man-mans devant les grilles du lycée. Inutile de mentionner des candidats mâles, l'espère n'étant pas représentée à ce concours.
6ème constatation: c'est bien joli les vieux pavés inégaux et déchaussés, mais ça lasse vite. Ça fait un mal de chien aux pieds, qu'on passe son temps à regarder, d'ailleurs, parce que quand on a la place de se tordre les chevilles à chaque interstice, mieux vaut être attentifs. Constatation sous-jacente: le service de la voirie à Lille, ça m'a tout l'air d'être une bonne planque professionnelle.
7ème constatation: toutes les Lilloises portent des talons plats.
8ème constatation: avec ou sans talons plats, toutes les Lilloises sont plus grandes que moi. Faut croire que les Vikings et les Germains ont laissé quelques chromosomes en passant par là. Ça pourrait presque être un slogan publicitaire: faîtes trois cent bornes vers le Nord, gagnez une tête.
9ème constatation: si l'on excepte trois belles bâtisses, la célèbre Grand' Place est à peine plus remarquable que le parking géant d'Ikéa à Paris-Nord II un jour de fermeture. En ajoutant une fontaine au milieu et des hordes touristes léchant des cornets de glace autour. En revanche, les petites places des environs sont très pittoresques et possèdent une unité architecturale bien plus remarquable.
10ème constatation: amusantes, toutes ces façades sculptées (ça va des cariatides aux couronnes de laurier). Ça me charme ce côté stuc et kitsch.
11ème constatation: il paraîtrait que la spécialité lilloise, ce sont les moules frites. En vrai, le seul endroit qui en serve le dimanche (et j'ai cherché), c'est le restaurant Le Napoléon, juste en face de la gare Lille-Flandre. En revanche, je ne compte plus les restaurants qui servent de l'abomifreuse triperie et autres pieds de cochon, langue de bœuf, etc.
12ème constatation: quand on commande une cassolette de moules à la crème au Napoléon, on reçoit un truc bizarre avec une odeur bizarre et un aspect tout caillé en surface.
13ème constatation: quand on n'a rien mangé depuis la veille au soir et qu'il est 19 heures, ventre affamé n'a pas de papilles.
14ème constatation: c'est minuscule les moules en fin de saison. Je ne savais pas qu'il y avait une saison pour les moules.
15ème constatation: les moules n'étaient pas avariées malgré l'odeur suspecte.
16ème constatation: les moules au Maroilles, c'est absolument délicieux.
17ème constatation: c'est encore meilleur quand le serveur, qui n'a rien remarqué, vous les fait payer au prix de celles à la crème alors que c'étaient les plus chères de la carte.
18ème constatation: je suis gourmande, amorale, et j'assume.
02 juillet 2009
Einstein n'était pas mon cousin
Les révisions de concours, c'est fun fun fun.
Extrait d'un de mes cours de grammaire du CAPES:
"Étant donné la phrase:
It was Victor whom/that Ashley kissed in the kitchen.
La 1ère proposition est constituée du pronom sémantiquement vide IT et de la copule BE, qui introduit l’antéposition du syntagme X (le sujet, COD, CC, etc..). IT prend la position de sujet syntaxique et BE va identifier IT à l’élément antéposé (co-référence cataphorique). => La deuxième proposition devient une subordonnée relative qui prend X pour antécédent, repris par un pronom relatif, pour l’associer au prédicat de base. Cette séparation/clivage est une opération seconde sur l’énoncé simple, qui relève d’une stratégie de l’énonciateur pour mettre en relief un élément de la relation prédicative avec une valeur contrastive. Sémantiquement, l’élément antéposé devient restrictif par rapport au prédicat (glose en ONLY)."
Je ne sais pas ce qui est pire: que je doive apprendre ça par cœur, ou que j'aie fini par comprendre ce que ça voulait dire.
Chantons ensemble, avec notre entonnoir sur la tête: "la grammaire est notre amie, il faut bien l'aimer aussi..."
01 juillet 2009
Crise de Foi
Voilà, nous y sommes. Demain soir je fais ma valise pour les épreuves du CAPES oral se déroulant à Lille. Les derniers jours ont été particulièrement éprouvants. Entre insomnie et épuisement, crises d'angoisses et paralysie mentale totale, le moral n'a vraiment pas été bon. En lisant les forums de concours, je retrouve des témoignages qui ressemblent à ce que je ressens. JAMAIS je n'ai été aussi stressée de toute ma vie. Et ça va faire deux semaines que ça dure. Je n'arrive pas à me concentrer, j'ai perdu toute confiance en moi, j'ai l'impression de ne rien savoir et d'aller droit dans le mur. L'horreur.
Et puis, comme si ça ne suffisait pas, lundi, j'ai reçu un e-mail des États-Unis. Le mail portait en objet le nom d'un de mes amis et dans le contenu, un homme avec le même nom de famille me demandait grosso modo qui j'étais. J'ai tout de suite compris. J'ai appelé. C'était son grand frère, que je ne connaissais pas. L'un de mes amis de cœur s'était suicidé. L'expression "je vais me tirer une balle", que j'emploie à tort et à travers sarcastiquement, n'aura plus jamais la même consonance. Parce que c'est ce que Steven a fait. Après avoir avalé des cachets et de l'alcool, histoire de ne laisser aucune part au hasard.
Il était Américain, il avait 53 ans et deux enfants. Nous nous étions rencontrés il y a treize ans, par le biais d'une amie commune, à Paris, où il avait été affecté pendant presque cinq ans. C'était un homme cultivé, raffiné, d'une immense gentillesse. Un des derniers gentlemen. Il avait un appartement de fonction de rêve, place des Ternes, et nous nous y réunissions, mon amie et moi. Il cuisinait cajun ou mexicain. L'hôte parfait, toujours souriant et attentif. Et il était bel homme, ce qui ne gâchait rien. J'aimais passer des soirées chez lui. C'était un indécrottable romantique et parfois, on regardait chez lui des chick-flicks qui n'étaient pas encore sortis en France. Quand mon amie était partie travailler en Camargue, nous n'étions plus que tous les deux. Il m'emmenait dîner japonais, on parlait longuement. Steven était un ami, sincère et loyal. Il n'a jamais laissé paraître son désespoir lorsque je lui téléphonais à Houston, où il était retourné vivre. Il a progressivement fait le vide autour de lui, même avec sa famille, pourtant modèle: aimante et très unie. Son frère m'a dit qu'il était devenu alcoolique ces deux dernières années. Et moi je me suis souvenue d'une soirée tous les deux où l'on avait bu des tequilas dans un bar de la Bastille et où il avait roulé sous la table bien avant que je ne sois saoûle. A l'époque, il n'avait aucune résistance à l'alcool.
La vie est si cruelle, parfois. Il avait quitté Paris parce que l'entreprise américaine dont il était l'un des cadres dirigeants depuis 20 ans ne voulait plus lui payer son salaire ronflant. Ils avaient engagé un petit jeune sans grande expérience à sa place à moitié prix. Un grand classique dans le monde du travail américain. Et puis (alors qu'il était déjà divorcé d'un premier mariage raté), il avait rencontré une Anglaise, était tombé amoureux, l'avait épousée et était rentrée aux Etats-Unis. Steven était un petit gabarit physiquement, 1m63 tout au plus et, pudique et honteux, il avait mis deux ans avant de m'avouer que sa femme était violente et qu'elle le battait. On parle toujours de la violence des hommes, des abus des hommes sur leurs enfants, mais la violence existe aussi chez les femmes, beaucoup plus méconnue du public. Steven avait divorcé et juré de ne plus jamais s'approcher des femmes.
Il n'a jamais cessé de regretter l'époque dorée de sa vie à Paris. Son frère m'a dit que sa maison était remplie de livres et de photographies sur Paris. Moi aussi, je suis nostalgique de cette époque et de notre amitié.
Son frère m'a expliqué qu'il avait trouvé mon nom et mon numéro de téléphone juste à côté du combiné. Alors que, le temps filant, nous ne nous étions pas parlé depuis plus d'un an et que, objectivement, mon numéro n'avait rien à faire là. Qu'as-tu voulu me dire, Steven? Etait-ce juste pour faire en sorte que je sois prévenue alors que tu n'as laissé aucun mot expliquant ton geste? Etait-ce un appel au secours muet et tardif? Je ne le saurai jamais.
On se gave de faits divers fictionnels à la tv, de tables de dissection peu ragoûtantes à 20h40 dans "Les Experts" alors qu'on finit de dîner, et l'on n'imagine jamais à quel point le fait divers peut être proche de nos vies. Steven est devenu un fait divers, sordide, avec découverte du corps, appel à la police, légiste et autopsie. Et les images n'ont cessé de défiler dans ma tête ces deux derniers jours de ce que ces instants ignobles ont dû être. La télévision a collé bien trop d'images faciles sur tout cela. Et moi je ne peux pas croire que ce bel homme souriant, chaleureux, mon ami, a pu devenir un corps tragique et défiguré parmi d'autres sur une table métallique glacée.
Après avoir longuement parlé à son frère, j'ai téléphoné à sa mère, en Louisiane. Ses mots se sont imprimés dans ma mémoire: "When I heard, I thought I was going to faint, but I didn't."
La résilience de l'humain est stupéfiante. On ne sait pas comment, mais on survit, on avance. Vendredi, CAPES; jeudi prochain, Agrég. Et que je réussisse ou que j'échoue, finalement, cela aussi ne sera qu'un fait divers dans un grand tout, trivial et anonyme, et le monde continuera de tourner, de produire des faits divers petits comme des humains et grands comme des tragédies. Et nous continuerons de cheminer, chacun sur notre trajectoire mystérieuse et aléatoire, entre deux faits divers.