26 avril 2008
Fast Food Nation
Le Lake District, dans la région de Cumbria, se situe à quelques kilomètres de Carlisle, frontière physique avec l’Ecosse, côté Angleterre. Ses paysages post-glaciaires ont tout de l’Ecosse, ses lacs ressemblent au magique Loch Lomond, son climat est similaire, peut-être un peu plus pluvieux que celui de Mull qui bénéficie du Gulf Stream.
Je quitte Paris sous un soleil radieux. Je suis d’une humeur de chien parce que j’ai eu droit à une fouille à corps à l’aéroport après quarante minutes de queue pour passer les contrôles (agents en grève) et alors que je n’avais absolument rien dans les poches. Rageant. Merveilleuses mesures pour faire chier les honnêtes gens et qui n’arrêteraient jamais l’imagination retorse des vrais terroristes islamistes financés à coup de pétrodollars. L’agent inspecte mon rouge à lèvres qui, par bol, mesure moins que la taille limite. Je me retiens de lui dire que Sephora ne fabrique pas du Semtex ou du C4 sous forme de rouge Garbo. L’humour n’est pas le fort de tout le monde.
Lorsque l’avion a décollé, j’ai réalisé avec un certain effarement que quatre ans et demi s’était écoulés depuis mon dernier décollage (pour Dubai), déjà.
Paris - Manchester International Airport (1h30 d’avion)
Manchester International Airport – Preston Lancs (1h de train)
Preston Lancs – Penrith (2h de car)
10 minutes de taxi.
J’y suis !
A mesure que je gravis l’Angleterre vers le nord, je regarde le temps se détériorer par la fenêtre. 20°C au décollage de Paris qui ne sont plus que 16°C à l’arrivée à Manchester et qui sont mystérieusement devenus 9°C à l’arrivée à Penrith.
Manchester me dépayse violemment. J’ai beaucoup arpenté le Royaume-Uni mais en me concentrant principalement sur ses campagnes, ses villes historiques, ses villages pittoresques, Glasgow, Edimbourg, Londres. De Manchester, je ne connaissais que l’autoroute qui l’évite. La ville me fait l’effet d’une grande claque. Je savais pour l’avoir étudié son passé industriel et sa population majoritairement ouvrière, mais c’est une chose de lire un fait dans un livre d’histoire-géo et un tout autre fait d’en voir l’illustration de ses propres yeux.
Je repense à Astérix chez les Bretons au moment où, devant une lignée de maisons identiques se perdant jusqu’à l’horizon, Astérix ironise « heureusement que nous avions le numéro parce que la description de la maison n’aurait peut-être pas suffi. » (je cite de mémoire). Des rangées interminables de maisons hideuses, grises, marron, des lotissements s’enchaînent dans la laideur jusqu’à perte de vue. Seule surprise, j’imaginais les rues rectilignes alors que ces bâtisses copiées-collées sinuent. La géographie de la ville vue depuis le chemin de fer a de quoi surprendre avec ses serpentins de béton monochromes.
Viennent les faubourgs historiques de la ville, d’immenses usines de brique qui tombent en ruine, des jardins en friche, une âcre sensation de pauvreté et de jachère. Manchester pue son passé.
Le train alterne étrangement banlieues de Manchester et quartiers plus centraux. Les jardins s’agrandissent puis rétrécissent sous l’effet de cette dichotomie géographique.
Dans le centre, une floppée de passagers embarque. Mon nez est immédiatement agressé par une désagréable odeur de McDonald’s. Un couple s’assied en face de moi, la quarantaine bien sonnée. Il n’est que trois heures, mais ils sortent apparemment du travail pour regagner leur chez eux, sans doute au très distant terminus de Blackpool, puisque je quitte le train avant eux.
Je suis frappée par l’apparence de l’homme. Il a de somptueux yeux bleus qui lui percent le visage, le teint mat, des traits réguliers, l’on devine sans peine sa franche beauté de jeune homme. Mais c’est une beauté révolue, ravagée ; à quarante-cinq ans, son sourire édenté et son nez couperosé par l’alcool lui octroient dix ans de plus. Il plonge ses doigts boudinés aux ongles rongés et crasseux dans des brassées de frites dégoulinantes de graisse, puis les recouvre d’une puante sauce barbecue industrielle dont les relents submergent le wagon.
Je ne peux détacher mes yeux de cet homme. Il ne cesse de tenter de prendre la main de sa compagne, qui le snobe royalement une fois les frites finies. La froideur apparente de cette femme, au décolleté tonitruant malgré son âge certain (elle semble être son aînée), vulgairement saucissonnée dans une chemise stretch blanche qui ne laisse rien à l’imagination, forme un contraste radical avec la tendre prévenance dont son compagnon semble la couvrir.
Ils me fixent étrangement. Je comprends rapidement pourquoi en jetant un regard circulaire alentour. En dépit des maigres degrés extérieurs, plus hivernaux que printaniers, les femmes arborent des dos nus, des mini-robes à bustiers et des sandales, le tout sans gilet, bien sûr. Moi, je suis emmitouflée dans mon écharpe et engoncée dans deux épaisseurs de polaires, sans parler de mes gants fourrés – et j’ai tout juste chaud.
Trois stations plus loin, apparemment dérangé par ma présence, le couple se déplace de quelques rangées.
Je reste seule sur mon siège, assaillie par la résurgence d’un souvenir fugace de mon dernier passage à Londres. J’y avais vu dans le métro une mère alimenter son bébé de huit mois avec un paquet de chips.
25 avril 2008
Procrastinations parisiennes
Je sais que je ne vous ai toujours pas parlé de mon nouveau travail, mais ça attendra. Pour l’instant, j’ai envie de vous parler de la semaine de vacances que j’ai enfin décidé de prendre. N’étant guère habituée à une escapade de cette courte durée, je me suis trouvée assez embarrassée sur le choix de la destination. Les exigences étaient les suivantes : pas trop cher, avec moins de trois heures de décalage horaire, un endroit éloigné de la notion de ville (sauvage, ouvert, avec des paysages rugueux et de grandes ballades en perspective) et le plus dépaysant possible.
J’ai éliminé les pays de l’Est qui ne m’attirent pas plus que ça, l’Espagne qui ne m’attire pas plus que ça, le Portugal qui m’attire mais que je rêve de faire en amoureux (la faute à Kessel et à ses envoûtants Amants du Tage), l’ex-URSS parce que j’aimerais y passer un mois ou plus, la Méditerranée parce que c’est pas parce que c’est pas cher que j’ai envie de faire la crêpe sur une plage de Djerba ou de Sharm-el-Sheik. Restaient quelques vieux fantasmes : l’Islande, la Norvège, le Danemark, tous trois trop froids et trop coûteux ; une brève mission humanitaire en Afrique (mais après renseignements, les missions débutent fin mai) ; New-York (j’aurais fait une exception sur le décalage horaire mais, si les avions étaient abordables, les hôtels, eux, ne l’étaient pas. Le moindre lit de dortoir d’auberge de jeunesse dans un coin coupe-gorge au fin fond de Harlem revenait déjà à 35$...)
Au final, après trois jours d’interrogations multiples entrecoupés de longues siestes récupératrices et de procrastinations diverses au soleil dans mon jardin, j’ai réalisé pourquoi cette décision me prenait autant de temps. La vérité, c’est que le seul endroit dont j’avais envie, le seul lieu dont je ressentais une nécessité viscérale, c’était l’Ecosse de mon enfance. Cette Ecosse lointaine qui m’a filé entre les doigts lorsque mon père a vendu notre maison de l’île de Mull. Cette maison où j’avais grandi, appris à apprivoiser la solitude par de longues marches dans la lande, le seul endroit de cette planète qui coule dans mes veines.
C’est le seul lieu qui me manque et pourtant c’est le seul où je ne puis retourner. Voir ma maison de loin, je l’ai fait une fois il y a quatre ans, c’était un crève-cœur. Comme si j’avais été exilée de ma propre vie. Je ne peux pas retourner sur Mull pour l’instant. Alors, pour surseoir à mon besoin de Mull, j’ai réfléchi aux lieux qui s’en rapprochent et qui me tentent.
Et tout à coup, je me suis souvenue : j’ai toujours rêvé de visiter le parc naturel du Lake District.