22 mai 2007
Le passé qui survit
Rien ne vous renvoie avec une telle brutalité à votre impermanence qu'une fraîche rupture.
Je fermerai dans mon esprit les rideaux de cette chambre distante afin que le souvenir de ce que nous y avons été demeure. Je graverai mentalement sur tes murs à l'encre indélébile de l'amour mon nom pour que tu ne l'oublies pas lorsque d'autres me succèderont.
Le premier matin, chez lui, en regardant le soleil filtrer par les épais rideaux et l'interstice de la porte close, je retournais sans cesse une des Chansons de Bilitis dans ma tête, dont il aurait pu me dire les mots s'il les avait sus.
"Je laisserai le lit comme elle l'a laissé, défait et rompu, les draps mêlés, afin que la forme de son corps reste empreinte à côté du mien.
Jusqu'à demain je n'irai pas au bain, je ne porterai pas de vêtements et je ne peignerai pas mes cheveux, de peur d'effacer les caresses.
Ce matin, je ne mangerai pas, ni ce soir, (...) afin que son baiser demeure.
Je laisserai les volets clos et je n'ouvrirai pas la porte, de peur que le souvenir resté ne s'en aille avec le vent."
Que l'état amoureux dans lequel je suis plongée à mon corps défendant me paraît bien futile... Je m'épuise en pensées stériles, en monologues délirants sans vocation aucune à se muer en dialogues avec l'intéressé. Il est à la fois le seul sujet dont j'aimerais discuter et le nom que je souhaiterais ne plus jamais prononcer. Je m'éveille chaque matin avec la même sensation creuse: la conscience aiguë de l'absence de ce brin d'amour naissant. J'ouvre les yeux et je vois une plante flétrie qui m'évoque sa floraison révolue (ou jamais advenue?). Je me rappelle que cette séparation est ma réalité, pas seulement un cauchemar qui aurait survécu à la nuit.
Ce matin, j'ai eu exactement deux pensées avant que le visage de L. ne m'apparaisse et me fasse enfouir à nouveau la tête dans l'oreiller. Je me suis félicitée mentalement de ces deux pensées arbitraires tout en tentant d'évaluer le nombre de jours nécessaires pour que L. soit relégué au rang de pensée subalterne. Et l'évaluation qui en est ressortie m'a fait grimacer. Je voudrais hâter le processus, mais son silence - que j'ai sciemment provoqué - m'est difficile à supporter.
J'aurais pu répondre au mail qu'il m'a écrit il y a cinq jours, mais à y bien réfléchir, cela ne m'a pas semblé une décision viable. Il y avait tant à rétorquer que, finalement, je me suis tue. Alors, dans ce silence de rigueur, je me prends à espérer qu'il en écrira un autre, avec la plume douce et volubile, si attentionnée, qui avait impregné ses premiers envois et non avec la déplaisante dose d'arrogance autocentrée qui filtrait dans cet envoi-ci au milieu de quelques flagorneries. Je rêve, oui. Car la probabilité d'un second envoi qui fasse monter les enchères me semble chaque jour s'amenuir. Qu'importe s'il ne me reste rien d'autre que mes convictions... Tout pénible que me soit ce célibat imposé, il m'est préférable au mensonge d'un amour négocié.
***
Délire épistolaire de fin de journée, je fantasme à une réponse délicatement ironique, en alexandrins, sur le mode de la Tirade du nez de Cyrano.
Dîtes-moi: à votre lettre, et
sans rancune,
Quel serait le ton d'une réponse
opportune?
Caustique: "Que devrais-je
vous dire, Messire,
Sinon que des fleurs risquent de
n'y point suffire?"
Vertueux: "Pour pénétrer de
chez moi la porte
Il vous faudra vous comporter
d'une autre sorte."
Courtois: "Aux élans de ma
franchise réelle,
vous eussiez pu donner un écho
plus fidèle"
Sage: "Croyiez-vous utile de
me mentir
alors que vérité était si simple
à dire?"
Amical: "Gardez-vous de la
ligne ténue
entre l'homme égaré, blessant en
ingénu,
et l'homme qui, conscient de ses
torts,
manipule par caprice et sans
remords."
Avec panache : "Je
préfère ma quiétude
Aux vains compromis de vos
incertitudes."
Impertinent : "La voie
de nos doux lendemains
Sinuait-elle si fort pour vous
perdre en chemin?"
Tendre : "Repensez-vous
à nos corps enlacés
Et aux routes qu’ensemble nous
pourrions tracer?"
Charmeur : "Moi qui
vous sais homme de volonté
Ne sommes-nous pas beau défi à affronter?"
Farouche: "Le temps que
votre coeur délibère,
Qu'il évacue enfin les amours
délétères,
Souffrez de savoir et que ces
mots résonnent
que, qui que vous soyez, ma vie
n'attend personne."
Signé: Syrane-Aude Bergerac
Bon, allez, je le mets au vote: je l'envoie ou je continue de me taire? Je crains que cette réponse ne soit quelque peu castratrice. Si elle le réveillait au lieu de l'effaroucher, il serait vraiment l'homme d'exception que je me plaisais à voir en lui. Mais je dois rêver encore. Que penseriez-vous, mes fidèles lecteurs de sexe masculin, si vous receviez à sa place ces alexandrins-là?